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11/11/2018 06:00 EST | Actualisé 11/11/2018 06:00 EST

Veuillez identifier la sortie de secours la plus près

Je sens l’urgence de vous assurer que je ne suis pas folle. De ne pas sentir que je dois me justifier. Tout le temps.

Fred Bahurlet / EyeEm via Getty Images
Parfois, je me dis que j’aimerais bien pouvoir être de ceux qui ont le luxe de ne pas les voir, les sorties de secours. De ceux qui profitent du spectacle sans avoir le coin de l’œil rivé sur le signe «SORTIE» en rouge pas assez lumineux à mon goût.

«Veuillez identifier la sortie de secours la plus près». Cette phrase-là m'a toujours fait sourire en coin. Que je l'entende à la salle de théâtre, que je la voie imprimée en noir sur blanc dans mon agenda scolaire ou qu'on me la récite avec le reste du plan d'urgence de mon milieu de travail, j'ai toujours cette réaction. Un petit sourire. Comme si je n'avais pas déjà identifié la sortie de secours la plus proche, de même que celle qui serait la moins congestionnée dans l'éventualité d'une urgence quelconque.

C'est en demandant à une personne près de moi si ça l'épuisait, elle aussi, de toujours penser à des issues au cas où une catastrophe arriverait ou qu'un fou furieux se pointerait là, là. «Ben non, Rosalie... ça ne m'épuise pas. En fait, je ne pense pas vraiment à ce genre de choses...» Cette personne m'a fait comprendre que les sorties de secours, elle ne les cherchait pas systématiquement comme je le fais depuis si longtemps.

Ces sorties de secours, c'est 2,4 millions de Canadiens qui les cherchent. Et là on ne parle même pas des gens qui ne consultent pas, qui ne déclarent pas leur trouble anxieux. Et de ces 2,4 millions, il y en a pas mal qui, comme moi, se retrouvent chaque jour à avaler une pilule, une petite pilule qui nous rappelle chaque soir que c'est un petit combat du quotidien, une pilule sensée nous faire porter un petit peu moins attention aux sorties d'urgence.

Urgence. C'est ça le mot.

Chercher quoi faire dans des urgences fictives. Chercher des urgences où il n'y en a pas. Pendant que mes camarades prennent des notes durant le cours, je me demande si la fenêtre du pavillon se brise facilement. Si mon poing pouvait la fracasser dans l'éventualité où un tueur entrerait en classe. Ah, pis non. Mon poing se briserait. Je devrais le protéger avec quelque chose... Mon manteau? Trop mou, mon jab digne des plus grands combats de boxe n'aurait pas le même impact sur le verre. Ma chaise? Non, elle est bien vissée au bureau. Voyons, concentre-toi, il doit bien y avoir quelque chose... Mon foulard? Oui! Mon foulard serait parfait. Mon cœur peut ralentir, maintenant. Il faudrait juste pas que je sois au 4e étage parce que la chute ser...

«Rosalie. Rosalie! Tu peux nous expliquer ce que je viens de dire?» Oups. Non, désolée, je ne peux pas vous expliquer. Parce que, en toute franchise, je n'ai rien entendu. Juré, je veux vraiment écouter. Le problème n'est pas là. C'est que je peux juste pas. «Ah! Un autre cas de TDA. Paraît que c'est ben en vogue ces temps-ci.» Non. Mauvais diagnostic.

Le saviez-vous, monsieur, que non seulement les maladies mentales ne sont pas «en vogue», mais que bon nombre de personnes pensent, comme vous, que leur manque de concentration est dû à un trouble du déficit de l'attention? Et pourtant, ce sont nos pensées de personnes anxieuses, nos cerveaux qui tournent à cent miles à l'heure, obsédés par des événements urgents qui ne se sont pas produits, qui nous empêchent de centrer notre attention sur quelque chose. Un bel effet ricochet, non? Et ce n'est même pas moi qui le dis, c'est l'Association québécoise des neuropsychologues!

Chose certaine, en tant que future enseignante au secondaire, je vais faire bien attention à ça. Peut-être que Justine n'écoutera pas parce qu'elle pense à comment elle pourrait cacher ses voies respiratoires si jamais une bombe chimique explose dans les conduits de ventilation. Peut-être que les yeux de Zachary ne sont pas rivés sur mon tableau parce qu'ils cherchent désespérément une sortie d'urgence.

Je sens l'urgence de vous assurer que je ne suis pas folle. De ne pas sentir que je dois me justifier. Tout le temps. L'urgence de vous dire que je ne «disjoncte» pas quand je fais une crise d'angoisse, que je ne suis pas «lourde» à côtoyer.

«Urgence, urgence: y'en a pas d'urgence! Respire!» Respire. Inspirer, expirer. Une fonction de base du cerveau. Pas si compliqué, pour l'amour! C'est étonnant comment on peut oublier de le faire, pourtant. Quand mon cœur bat si fort que je le sens pulser dans ma jugulaire, quand le sang monte à mon cerveau — comme si j'avais sept ans et que j'étais à l'envers sur ma balançoire — et que ma vision s'embrouille, malgré mon excellent score chez l'optométriste, ma respiration ne semble pas suivre. Trop de personnes, en ressentant ces symptômes pour la première fois, pensent qu'ils ont un poumon qui vient magiquement de se perforer. Qu'ils font un AVC. Qu'ils font leur première crise cardiaque! Respire, Rosalie, pour l'amour!

Urgence. Je sens l'urgence de vous dire que mon trouble, le trouble de 2,4 millions de citoyens et citoyennes d'ici, il n'est pas beau. Il n'est pas poétique. Pas drôle non plus — il n'est pas une blague. Je sens l'urgence de vous assurer que je ne suis pas folle. De ne pas sentir que je dois me justifier. Tout le temps. L'urgence de vous dire que je ne «disjoncte» pas quand je fais une crise d'angoisse, que je ne suis pas «lourde» à côtoyer. De vous dire que je suis toujours moi, malgré tout ça.

L'urgence absolue de vous promettre que je ne fais pas pitié et que je ne suis surtout pas «fragile». De vous dire haut et fort que je suis normale — peu importe ce que «normal» signifie. Certains ont des cheveux blonds, d'autres ont un nez pointu. Moi, j'ai un talent fou, bien malgré moi, pour repérer les sorties de secours.

Parfois, je me dis que j'aimerais bien pouvoir être de ceux qui ont le luxe de ne pas les voir, les sorties de secours. De ceux qui profitent du spectacle sans avoir le coin de l'œil rivé sur le signe «SORTIE» en rouge pas assez lumineux à mon goût. Parce qu'en situation d'urgence et d'urgence seulement, je veux le voir, le maudit signe.

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