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03/09/2015 10:58 EDT | Actualisé 03/09/2016 05:12 EDT

La lutte à l'analphabétisme n'est pas un enjeu scolaire!

Si le Québec est parmi la moins performante des provinces canadiennes, l'écart avec la moyenne canadienne et la plupart des autres pays industrialisés demeure relativement faible. Il s'agit d'un fléau qui touche nombre de pays occidentaux. Mais alors, comment se fait-il que la population adulte de telles sociétés industrialisées, qui sont réputées pour scolariser 100 % de leurs jeunes, présente de si faibles performances?

La Journée internationale pour l'alphabétisation a lieu chaque année, le 8 septembre, à l'initiative de l'UNESCO. Cette année, Le Huffington Post Québec a eu la bonne idée de faire une semaine complète d'information et de sensibilisation concernant cet enjeu crucial pour le Québec. Je veux donc saisir cette occasion pour revenir sur l'analphabétisme, ce fléau qui limite non seulement la capacité des individus, mais aussi qui gangrène la vie sociale et démocratique au Québec.

Dans le premier reportage du Huffpost, Diane Mockle, directrice sortante de la Fondation pour l'alphabétisation, rappelle qu'il y a toujours plus de 50 % de la population adulte qui présente des difficultés avec l'écrit et qu'une personne sur cinq, soit 19 % de la population, est réputée analphabète. C'est du moins ce que le Programme pour l'évaluation internationale des compétences des adultes (PEICA), la dernière enquête de l'OCDE à ce sujet, a confirmé en 2013.

L'analphabétisme, un enjeu de société

Si le Québec est parmi la moins performante des provinces canadiennes, l'écart avec la moyenne canadienne et la plupart des autres pays industrialisés demeure relativement faible. Il s'agit d'un fléau qui touche nombre de pays occidentaux. Mais alors, comment se fait-il que la population adulte de telles sociétés industrialisées, qui sont réputées pour scolariser 100 % de leurs jeunes, présente de si faibles performances ? Beaucoup pointe le système scolaire. La réponse, croyons-nous, n'est pas vraiment à trouver dans la dynamique scolaire, mais plutôt dans celle de toute la société !

Dire que la prévention au niveau scolaire est la panacée de l'intervention étatique, comme le ministre de l'Éducation François Blais semble le laisser croire, ne répond pas à une analyse rigoureuse des causes. Comme le mentionne d'ailleurs le même reportage du Huffpost, les moyens financiers des familles sont un facteur majeur pour le développement de la littératie chez les jeunes. Améliorer le système éducatif et la formation initiale demeureront toujours des éléments stratégiques fondamentaux dans la lutte à l'analphabétisme. Toutefois, ce n'est pas dans la seule prévention scolaire qu'on s'attaquera véritablement à ce problème.

La perte de capacités à l'âge adulte

D'abord, il y a les pertes de capacités des adultes au fil des ans. Lorsqu'à l'âge adulte, on s'engage dans un travail productif et professionnel et que l'on rompt avec la discipline de l'apprentissage structuré, les capacités s'étiolent. Nos activités, à l'âge adulte, évoluent, se spécialisent et de ce fait sont plus limitées, tout en étant plus érudites. Si 50 % de la population a des difficultés avec l'écrit, celles-ci ne sont pas nécessairement généralisées à tous les domaines. Or, comme tous les secteurs de la société deviennent plus complexes, la mise à jour dans tous ces domaines devient impossible à réaliser, que ce soit au plan technique ou scientifique, autant qu'au plan politique et éthique.

L'accroissement des inégalités dans l'accessibilité aux technologies

Par ailleurs, l'explosion des moyens technologiques accentue de manière magistrale les difficultés avec l'écrit. Si l'imprimé occupe une place moins importante sur le plan de l'information et des communications, l'expansion de l'écrit suit l'explosion des technologies. On observe, au travers des résultats du PEICA, l'accroissement des écarts d'habiletés en regard de la maîtrise des technologies au Canada.

Le Conseil des ministres de l'Éducation du Canada (CMEC) ainsi que différents porte-paroles du Gouvernement canadien ont célébré en 2013 les performances canadiennes décrites dans les résultats de l'enquête, car ils présentaient le Canada comme une société plus performante que les autres dans un environnement informatique complexe. Or, en examinant bien les résultats, cette distinction canadienne au niveau international s'explique par l'appropriation des outils informatiques par les adultes les mieux nantis, et non pas par la masse de la population, dont les performances en littératie demeuraient en deçà de la moyenne des pays de l'OCDE.

Pour une stratégie nationale de lutte à l'analphabétisme

Comme la cause du problème est liée à la dynamique économique et sociale, la lutte à l'analphabétisme ne peut se réduire à un enjeu scolaire, mais exige une large mobilisation sociale et nationale. La concertation dont nous avons besoin exige non seulement une vigoureuse intervention de l'État, mais aussi d'une véritable concertation sociale, incluant les organisations et mouvements sociaux. Certes les universités et les établissements doivent être au rendez-vous, comme le mentionne Monique Brodeur, doyenne de la Faculté d'éducation de l'UQAM, dans le dernier vidéo du Huffpost. Néanmoins, une perspective qui se concentre principalement sur les performances du système scolaire échappe une bonne partie de la solution.

Depuis deux ans, l'ICÉA et le Regroupement des groupes en alphabétisation du Québec, en réponse à l'appel lancé par le Conseil supérieur de l'éducation, ont amorcé un réseautage entre différentes organisations, afin de mettre en place un Réseau de lutte à l'analphabétisme. Le point de départ de ce Réseau est la promotion et la mise en place d'une véritable stratégie nationale de lutte à l'analphabétisme. Il s'agit d'une stratégie de mobilisation pour mettre en branle une campagne d'alphabétisation dans tous les secteurs de la société civile, incluant l'ensemble des milieux de vie et de travail des adultes (communautaire, entreprises, quartiers).

La lutte contre l'analphabétisme fait partie de la lutte contre la pauvreté

Enfin, toute action pour résoudre le niveau d'analphabétisme et hausser les capacités de la population adulte au Québec ne peut être indépendante de la lutte contre la pauvreté et pour une meilleure répartition de la richesse. L'accroissement des écarts de revenus dans la société et l'affaiblissement des protections sociales intensifient les obstacles pour soutenir l'engagement des adultes dans des activités de formation et de développement de leurs capacités. La suppression, au printemps 2014, du financement d'organisations de réseautage œuvrant en alphabétisation par le gouvernement fédéral témoigne d'une politique totalement contraire au bon sens sur cet enjeu.

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Ceci est ma dernière chronique comme directeur général de l'ICÉA

Il s'agit de ma dernière chronique à titre de directeur général de l'ICÉA. Mon successeur, Daniel Baril, entre en fonction le 8 septembre et parlera dorénavant au nom de cet organisme voué au droit à l'éducation. En ce qui me concerne, je poursuivrai la publication de commentaires en mon personnel ou à d'autres titres qui seront mentionnés dans le signalement comme blogueur.

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