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15/09/2018 06:00 EDT | Actualisé 15/09/2018 06:00 EDT

«Wannsee»: la poignée de main du diable

Il y a certains témoignages de notre folie qu'on ne doit pas oublier, malgré les demandes de certains groupes qui, au nom d'une réconciliation internationale et d'une peur d'offusquer l'autre, préféreraient qu'ils soient occultés.

Il y a certains événements, témoignages de notre folie, qu'on ne doit pas oublier, malgré les demandes de certains groupes et individus qui, au nom d'une réconciliation internationale, d'une fraternité mondiale et d'une peur d'offusquer l'autre, préféreraient qu'ils soient occultés comme s'ils n'avaient jamais existé.

On l'a vue dernièrement avec l'exhumation de la dépouille de Francisco Franco ou encore avec le débat sur la protection patrimoniale des camps d'extermination nazis.

La rencontre des ténèbres

Wannsee est un quartier du Berlin réunifié faisant partie de l'arrondissement de Steglitz-Zehlendorf. En 1942, le quartier était une commune en banlieue de la capitale allemande, reconnue pour ses bains et ses trois lacs, où les Berlinois aimaient flâner lors des après-midis ensoleillés.

Le 20 janvier 1942, en pleine tourmente nazie, 15 fonctionnaires, parmi les plus influents, du 3e Reich se sont rencontrés dans le plus grand secret à la demande de la Schutzstaffel, la fameuse SS. En moins de 90 minutes, les plus importants serviteurs de l'Allemagne nazie ont entériné et organisé les plans proposés par Reinhard Heydrich pour l'extermination industrielle des Juifs d'Europe.

Casterman

Wannsee c'est aussi une troublante bande dessinée signée Fabrice Le Hénanff, qui raconte cette heure et demie où se joua le sort des juifs des territoires occupés. Avec une précision chirurgicale, le bédéiste crée un huis clos bouleversant où l'odeur de la sueur, de la cigarette, de l'alcool et la tension à couper au couteau suintent à chaque page.

Froids et calculateurs, les fonctionnaires décrits par l'auteur n'ont ni objection, ni remords, ni inquiétude face au jugement de l'histoire. En un tour de main, le bédéiste transforme cette rencontre en un hallucinant ballet d'opportunistes, qui tentent de séduire un Heydrich intransigeant, sadiquement méthodique, pour s'attirer le plus d'avantages possible sans sacrifier pour autant leurs privilèges.

Avec son ambiance lourde, teintée de secrets, de conspirations et de complots, et sa judicieuse utilisation de couleurs ternes et sombres, à l'image des âmes tourmentées, mais convaincues de la justesse de leurs prétentions génocidaires des participants, l'auteur insuffle un parfum de véracité à ses tractations, dont nous sommes témoins, qui les rendent encore plus réalistes.

Lecture dérangeante, parce que trop réelle, qui nous ramène à nos comportements les plus abjects, Wannsee est un incontournable. Une lecture essentielle qui m'a rappelé, tant par le dessin, les couleurs et la justesse des dialogues, le mythique Partie de Chasse de Bilal et Christin. Sous le prétexte, lui aussi, d'un huis clos, la BD abordait les différentes stratégies de Moscou et des partis communistes alliés pour mettre la main sur les démocraties naissantes d'Europe de l'Est au lendemain de la défaite allemande.

Bilal, Christin

Une lecture qui fait mal.

La fuite des démons

Plus jeune, j'avais beaucoup été impressionné par le film de Ronald Neame, tiré du roman éponyme du maître du suspense Frederick Forsyth, Dossier Odessa. Ce deuxième roman de l'écrivain anglais racontait l'enquête d'un journaliste pour mettre au jour la terrible Odessa - Organisation der ehemaligen SS-Angehörigen - une organisation secrète qui coordonnait la fuite des anciens nazis vers plusieurs républiques d'Amérique latine.

Et, bien que la fameuse Odessa n'était pas aussi importante que ce que laissait croire Forsyth, le chasseur de nazis Simon Wiesenthal et plusieurs autres chercheurs, romanciers et scénaristes populaires, elle est quand même devenue l'emblème de cet exode nazi occultant au passage les autres intervenants qui y participaient activement et souvent avec plus de succès.

Columbia

L'historien Austro-Américain Gerald Steinacher s'est intéressé à cette fuite des nazis dans une exceptionnelle étude - qui fait le point sur la question et qui s'avère pour l'instant la plus précis - qui vient d'être publié en version poche chez Perrin dans la collection Tempus.

À travers les documents d'archives, dont plusieurs inédits provenant des anciennes démocraties populaires satellites de l'URSS, Steinacher trace non seulement le portrait de ces organisations, mais aussi des différents parcours que les fuyards ont empruntés pour quitter cette Europe devenue définitivement trop chaude pour eux.

Écrit dans une langue dynamique et rythmée sans pour autant user d'effets littéraires, tourner les coins ronds ou négliger la méthode historique, Les nazis en fuite se lit presque comme un suspense, ce qui n'est pas toujours le cas des bouquins d'histoire, réussissant, chapitre après chapitre à créer un climax tout en nous apprenant énormément.

Perrin

Rien échappe à l'œil aiguisé de l'universitaire de l'Université de Nebraska-Lincoln, ni le rôle du Vatican, ni celui très ambigu du Comité international de la Croix-Rouge - qui a contribué, quelques fois involontairement, à la fuite de plusieurs nazies dont Adolf Eichmann, Josef Mengele et Franz Stangl – de Washington et de plusieurs autres pays qui voyaient dans l'expertise scientifique, économique et militaire nazie une possibilité de lutter contre les sirènes du communisme et de s'imposer sur l'échiquier du nouvel ordre mondial naissant.

Une œuvre historique puissante qui trouve encore des échos dans notre monde actuel et qui explique peut-être pourquoi plus de 75 ans après l'armistice, le 3e Reich soulève autant de questions.


Fabrice Le Hénanff, Wannsee, Casterman.
Gerald Steinacher, Les nazis en fuite, Perrin.

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