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26/03/2016 09:13 EDT | Actualisé 27/03/2017 05:12 EDT

Robert Capa: le mythe derrière la légende

Cette semaine on reprend les chemins de la grande aventure, mais cette fois-ci réelle. Exit les exploits fictifs! Qui a besoin de fiction quand la réalité est digne des meilleures légendes?

Une étoile filante sur les champs de bataille

J'aime Robert Capa, fondateur de l'agence Magnum et sans doute le plus grand photojournaliste du XXe siècle, même si l'ancien critique photo du New York Times, A. D. Coleman, en doute depuis plusieurs années.

Mais qu'il soit une légende ou non, le Hongrois, qui a photographié les grandes batailles du siècle dernier, de la guerre civile espagnole à Diên Biên Phu, en passant par Omaha Beach, le débarquement de Sicile, Monte Cassino et les derniers soubresauts d'Hankou, a vécu une vie d'exception, faite du matériau duquel se forge les mythes : une vie séduisante, à tombeau ouvert, excessive, à l'image de cette première moitié d'un siècle fou où les extrêmes idéologiques s'affrontaient férocement.

On comprend facilement pourquoi celui qui s'est baladé dans les endroits les plus chauds et les plus dangereux de la planète, y compris Hollywood, accompagné des Pablo Neruda, Ernest Hemingway, John Steinbeck, Ingrid Bergman et combien d'autres, a fasciné le bédéiste Florent Silloray, qui vient de lui consacrer une superbe biographie dessinée.

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Janvier 1954. Robert Capa, en reportage sur les stations balnéaires huppées des Alpes, se sent las. Dans les féériques paysages suisses, le photographe, qui n'a pas visité de champ de bataille depuis 1945, qui a même refusé une offre de Life pour couvrir la Guerre de Corée, se remet en question, regardant le chemin parcouru depuis ses difficiles débuts parisiens en 1936.

À partir d'extraits de ce qui aurait pu être son journal intime, du moins celui que j'aimerais imaginer, Silloray met à nu le célèbre photographe, explore avec nuances et respect, grâce à son merveilleux dessin qui rappelle les photos jaunies de jadis, ses zones d'ombres et de lumières.

Sous sa plume, le mythe d'un Capa invincible, Bob Morane du cliché, s'écaille. Pendant 86 pages il redevient cet homme hanté par le visage de son grand amour, Gerda Taro - une photojournaliste disparue lors de la guerre civile espagnole, victime d'un choc post-traumatique -, remettant sa vie en jeu, cherchant le cliché évocateur, celui qui explique tout, qui illustre l'événement, qu'il soit dans le silence du désert perturbé par le bruit des combats entre Rommel et Patton, dans la Russie stalinienne d'après-guerre, avec les premiers colons israéliens, ou encore lors du Tour de France de 1939

Dès lors, le personnage quitte la légende pour renouer avec une humanité que le mythe lui a enlevée. Et c'est cette humanité qui en fait un personnage encore plus intéressant, encore plus fascinant, encore plus imposant.

Une belle réussite, et tant pis pour A. D. Coleman.

Une étoile filante dans le ciel de l'Himalaya

Si Capa a vécu une vie hors du commun, que dire d'Alexandra David-Néel, première Européenne à séjourner, mais incognito, à Lhassa en 1924, spécialiste du bouddhisme, élève des plus grands sages bouddhistes, et morte quelques semaines avant son 101e anniversaire?

Personnage plus grand que nature, Alexandra David-Néel, comme Robert Capa, fait partie de ces êtres imposants, séduisants, fascinants, irrésistibles.

1959, la jeune Marie-Madeleine, relativement naïve et sans grandes ambitions, entre au service d'Alexandra David-Néel, une étrange vieille originale, colérique, intransigeante, autoritaire, qui semble brûler tout le personnel qui travaille pour elle. Dans la maison de l'acariâtre, envahie par le désordre, la poussière et son passé oriental, la jeune adulte apprivoisera non seulement le caractère insupportable et instable de la grande aventurière, mais aussi les souvenirs de cette incroyable expédition au cœur de la cité interdite tibétaine à la recherche du Dalaï Lama

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Comme Silloray l'a fait dans son Capa, Fred Campoy aborde la grande exploratrice par le biais du journal personnel. Mais ici, il s'agit de celui de sa confidente Marie-Madeleine, constamment déstabilisée par le cynisme et les sarcasmes de la vieille dame, par ses croyances et par ses réminiscences asiatiques.

Une stratégie qui permet au scénariste de s'aventurer sur les sinueux sentiers du choc culturel issu de cette rencontre entre une intellectuelle d'envergure, même si elle n'est pas reconnue par les pontifes de l'orientalisme, ouverte sur le monde, et sa jeune employée, d'origine pied-noir, sans grandes prétentions intellectuelles mais avec une richesse du cœur exceptionnelle.

Au fil des pages se développe entre les deux une tendresse teintée de non-dits et de demi-mots, et une profonde amitié qui permettra à la vieille dame de lui raconter sans pudeur cette extraordinaire aventure que fut son épopée asiatique.

Effectuant de fréquents allers-retours entre le présent en noir et blanc et le passé, celui-là en couleur, le bédéiste nous permet de devenir le témoin privilégié de cette relation qui se construit tout doucement, au rythme des journées qui défilent dans cette maison immuable où le temps s'est arrêté et où les souvenirs de Lhassa et de ses années orientales règnent en roi et maitre.

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Plus qu'un hommage à une des plus grandes exploratrices du XXe siècle, cette bande dessinée fascinante, superbement illustrée par Blanchot - quel merveilleux dessinateur, le complice parfait pour rendre les personnages attachants - est un témoignage évocateur d'une magnifique rencontre intergénérationnelle et une fabuleuse illustration du mentorat et de la transmission de savoir.

• Florent Silloray, Capa, l'étoile filante, Casterman.

• Fred Campoy, Mathieu Blanchot, Une vie avec Alexandra David-Néel, Tome 1, Grand Angle.

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