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28/01/2017 08:36 EST | Actualisé 28/01/2017 08:36 EST

Dialogue «tintinesque» avec Philippe Goddin

Événement littéraire du début de l'année, la réédition de Tintin au pays des Soviets divise autant la communauté des tintinophiles que celle des bédéphiles en général. Pour en discuter, nous avons rejoint Philippe Goddin, auteur de plusieurs monographies sur l'œuvre du bédéiste dont Hergé, Tintin et les Soviets .

Événement littéraire du début de l'année avec ses 500 000 exemplaires, la réédition de Tintin au pays des Soviets divise autant la communauté des tintinophiles que celle des bédéphiles en général. Une opération monétaire, une trahison de la volonté d'Hergé qui ne voulait pas qu'il soit publié pour les uns, un témoignage de ses premiers pas dans un 9e art naissant pour les autres, les passions se déchaînent autour de cette version colorisée. Pour en discuter nous avons rejoint Philippe Goddin auteur de plusieurs monographies sur l'œuvre du bédéiste dont Hergé, Tintin et les Soviets publiée au début de l'automne 2016 par les éditions Moulinsart.

« Ce n'est pas vrai qu'Hergé ne voulait pas que l'album soit republié. Au contraire, mais pas tel quel, il voulait prendre le temps de le redessiner, comme il l'avait fait, à la demande de Casterman, pour ses premiers albums. Mais il n'a pas eu le temps. » Il faut dire que la mise en couleurs et la refonte en 62 pages de ses premiers albums, qu'il termine avec Les cigares du Pharaon en 1955, est un travail titanesque qui mobilise beaucoup d'énergie. Et comme au pays des Soviets est son premier album, il contient plusieurs maladresses. Le refaire lui aurait demandé, ainsi qu'à ses fidèles collaborateurs Edgard P. Jacobs, et Alice Devos, du temps qu'il n'avait peut-être pas à sa disposition et une envie qui avait peut-être disparu puisque son reporter arpentait maintenant de sentiers très différents de ceux du temps des Soviets.

Hergé ne désire plus retravailler l'album, ce qui toutefois ne signifie pas qu'il abandonne l'idée de le mettre un jour à nouveau sur le marché. La fin des années 60 lui donnera l'occasion de s'atteler à son rêve. «À cette époque, une bonne partie de son œuvre est derrière lui. Hergé s'aperçoit que les lecteurs désirent lire ce premier album introuvable, savoir d'où il vient. Il décide donc de le republier sans modification sous forme d'archive.»

Malheureusement, il se heurte au refus implacable de Casterman qui considère l'expérience dangereuse commercialement et qui a surtout peur des réactions politiques devant la caricature qu'il fait du régime soviétique, Il lui faudra beaucoup d'efforts, il menace même de quitter son éditeur, pour que la vénérable maison de Tournai se décide à le satisfaire.

Les efforts déployés pour republier l'album ne l'empêchent pas de juger sévèrement son graphisme hésitant et approximatif - qui pourtant était déjà achevé à ce moment comme le montrait l'exposition qui lui était consacrée au Grand Palais à Paris - et son intrigue improvisée. Sans véritable scénario, Hergé part à l'aventure au fil des pages sans vraiment savoir où il s'en va, selon la possibilité de faire des gags, une technique qu'il utilisera encore pour les albums suivants.

Pourtant, malgré ses défauts, l'album, qui nous propose un Hergé qui installe à tâtons les futures normes de la narration bédé, est fascinant. « Cette aventure est un laboratoire. Hergé cherche des procédés simples pour rendre visibles et lisibles des contenus qui ne sont pas simplement physiques; il y a l'expression du sentiment, il y a des nuances, il y a l'inscription du mouvement, etc. », sans oublier la disposition des phylactères dans la case et la couleur de ceux-ci quand la scène se déroule dans l'obscurité. « Hergé teste plusieurs trucs dans cet album. On y retrouve le germe des éléments qu'il va développer par la suite. C'est ce qui le rend si intéressant. »

Scénario très « slapstick » aux parfums des films de Charlot, de Buster Keaton et d'Harold Lloyd, ce Tintin surprend par la place occupée par les gags, beaucoup plus importante que les critiques contre le régime soviétique qui selon Goddin représente 20% de l'album. « Hergé est effectivement très influencé par l'humour. C'est plus tard, quand Tintin adopte une forme plus fine et qu'Hergé accorde plus de place aux décors, qu'il développe sa psychologie et qu'il devient le Tintin attentif aux autres et sans préjugés qu'on connaît, qu'il perd son côté burlesque. Mais pour l'heure, ce qui l'intéresse, ce sont les gags et les rebondissements. De temps en temps il fait une concession à son directeur et reprend des informations qu'il a lues dans Moscou sans voiles (neuf ans de travail au pays des soviets.) », un pamphlet anticommuniste écrit en 1928 par Joseph Drouillet, ancien diplomate belge en poste pendant 9 ans à Moscou.

Album mal-aimé, cette première aventure dans cette nouvelle version reste un fabuleux témoignage des premiers pas d'un créateur génial qui créer littéralement sous nos yeux un mythe qui influencera une partie importante de la jeunesse du 20e siècle. Il aurait été intéressant toutefois d'inclure un petit dossier en complément d'album pour expliquer toute la richesse de ce pays des Soviets si longtemps décrié.

Si le début de l'hiver sera Tintin, l'automne lui risque d'être Astérix puisqu'on annonce pour le 19 octobre le nouvel album du sympathique gaulois. Cette troisième collaboration entre Ferri et Conrad et le 37e album de la série devrait, selon la rumeur, mettre en vedette l'impayable Obélix. En attendant cette nouvelle aventure vous pourrez voir nos deux Gaulois aux championnats du monde de hockey sur glace qui se déroulera au mois de mai en Allemagne et en France où ils officieront comme mascottes officielles.

Hergé, Tintin au pays des soviets. Casterman/Éditions Moulinsart,

Philippe Goddin, Hergé, Tintin et les Soviets, la naissance d'une œuvre, Éditions Moulinsart.

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