LES BLOGUES
27/04/2019 06:00 EDT | Actualisé 27/04/2019 06:00 EDT

«Noire»: mémoire d'une évincée de l'histoire

Figure emblématique du mouvement pour l'égalité des droits civiques, Rosa Parks a occultée d'autres Afro-Américaines qui s'étaient aussi dressées devant les lois ségrégationnistes, comme Claudette Colvin qui avait fait le même geste six mois avant.

Tout le monde connait l'histoire de Rosa Parks, cette courageuse Afro-Américaine qui a défié les lois Jim Crow de l'Alabama. On a tous entendu parler de son refus, le 1er décembre 1955, de céder sa place à un passager blanc dans un autobus de Montgomery. On a tous applaudi son courage quand elle a décidé de faire appel de la décision du tribunal qui lui imposait une amende d'une dizaine de dollars.

Courtoisie

Figure emblématique, s'il en est une, du mouvement pour l'égalité des droits civiques, elle a, malgré elle, occultée d'autres Afro-américaines qui s'étaient aussi dressées devant les lois ségrégationnistes de l'État du heart of Dixie. Des femmes comme Claudette Colvin qui le 2 juin 1955, six mois avant Rosa Parks, avait fait le même geste. Si Rosa Parks est devenue le visage de cette lutte contre la discrimination, Claudette Colvin, elle, a été reléguée dans les tréfonds de l'histoire. Là où notre mémoire ne va jamais.

C'est pour lui redonner sa place historique que la journaliste et auteure Tania de Montaigne a publié en 2015 Noire la vie méconnue de Claudette Colvin. Un roman essentiel qu'Émilie Plateau vient de mettre magistralement en image chez Dargaud.

Magistralement, parce qu'avec son style minimaliste qui nous rappelle les miniatures, sans cases, sans montage étourdissant, presque sans décors, sans plans rapprochés, Émile Plateau concocte une bande dessinée de peu de mots, dure et bouleversante. Une bande dessinée qui prend le lecteur à témoin, comme si ce dernier observait cette tragique fable à travers un télescope. «Ce que je retiens de l'histoire de Claudette, c'est la solitude. La solitude de Claudette Colvin face à l'injustice, face à l'histoire, face à ceux qui l'ont laissé tomber. Mais aussi la solitude des gens qui luttent. C'est pourquoi je les dessine petits.»

Petits, perdus presque écrasés par les immenses fonds blancs et les édifices massifs de la capitale de l'Alabama qui composent le décor de ses cases. «C'est vrai que mon dessin est frontal, minimaliste et épuré. Je ne sentais pas le besoin de rajouter des fioritures. Les propos de Tania de Montaigne sont incisifs, forts et n'ont pas besoin d'être alourdis par le dessin plus réaliste», explique au téléphone celle qui était l'invitée de la dernière édition de Québec BD.

Troublante biographie dessinée, Noire est un véritable coup de poing dans nos certitudes et nos conceptions de l'histoire officielle. En mettant le projecteur sur cette femme expulsée de l'histoire, De Montaigne et Plateau redonnent un nouveau souffle dramatique à une histoire qu'on croyait connaitre par cœur. «Son destin est tragique, elle a été complètement évincée de l'histoire avec un grand H.»

Courtoisie

Une destinée cruelle qui va même jusqu'à faire disparaitre son nom lors de la rédaction du tract dénonçant l'arrestation de Rosa Parks. «Sur le tract, on la nomme Claudette Colbert.» Claudette Colbert, icône du cinéma. Quelle ironie!

Si l'arrestation de Rosa Parks émeut l'Amérique noire et l'Amérique libérale blanche, ce n'est pas le cas de la sienne. «Elle n'a pas eu le support nécessaire pour continuer son combat. Il faut dire qu'elle était une adolescente de 15 ans, qu'elle sera enceinte durant cette période, que sa peau était foncée et qu'elle venait d'un milieu très pauvre. Ce qui n'était pas le cas de Rosa Parks, qui venait d'un milieu modeste, mais plus aisé que celui de Claudette Colvin, qui était couturière, qui avait le teint plus pâle, qui était très religieuse et impliquée dans sa communauté.» Bref qui était beaucoup plus respectable pour un mouvement en quête d'une passionaria sans tache.

«On a dit que Colvin était un peu instable psychologiquement. Mais son geste dans l'autobus était tout sauf de l'improvisation faite sur un coup de tête, il n'était pas gratuit. Elle avait beaucoup réfléchi à sa condition, celle de ses compatriotes et sur les politiques ségrégationnistes. Elle voulait devenir avocate. Malheureusement, sa condamnation à mis fin à son rêve et l'a forcé à suivre un autre chemin.»

Ironiquement, son destin et celui du mouvement du boycottage semblent inextricablement liés l'un à l'autre dans une valse dramatique. Si elle se voit confisquer son rôle au profit de Rosa Parks, elle voit aussi le mouvement, tenu à bout de bras par les Afro-Américaines, se faire récupérer par les leaders mâles et religieux de la communauté, une fois qu'il trouve un écho dans la population et qu'il suscite une adhésion populaire.

«Effectivement, il est né de la volonté des femmes. Des femmes comme Jo Ann Gibson Robinson qui faisait partie d'une association de femmes qui luttait contre la ségrégation et que l'histoire a aussi condamné aux oubliettes. C'est elle qui sera la première à lancer l'appel du boycottage.» Des femmes comme Rosa Parks, Claudette Colvin, Aurelia Browder, Suzy McDonald, Mary Louise Smith, Mary Fair Burks et les membres du Woman Political Council, qui ont porté avec ténacité les revendications dans la rue et devant les tribunaux.

Lecture essentielle, Noire est une bande dessinée bouleversante, qui suscite la réflexion. Une bande dessinée qui nous rappelle que l'histoire qu'on croit connaitre contient ses zones d'ombres et ses figures inspirantes qui, même occultées de notre mémoire, sont des modèles.

Comme Claudette Colvin, celle qui a eu le courage de ne pas être Rosa Parks, mais d'être Claudette Colvin.


- Émilie Plateau, d'après le roman de Tanya de Montaigne. Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin, Dargaud.

À LIRE AUSSI:

» «Lucky Luke»: les tribulations d'un Lyonnais au Far West

» «Nymphéas noirs»: meurtres en couleurs

» Bob Morane au Québec: la visite du plus grand des aventuriers

La section des blogues propose des textes personnels qui reflètent l'opinion de leurs auteurs et pas nécessairement celle du HuffPost Québec.