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02/02/2019 06:00 EST | Actualisé 02/02/2019 06:00 EST

«Nestor Burma»: ça castagne chez les stars

Le détective qui met le mystère KO, n'est pas qu'un croisé contre le crime...

Ceux qui me connaissent savent combien j'aime les polars français. Surtout ceux qui se déroulent dans les décennies qui suivent le second conflit mondial. Ceux-là savent combien j'adore la langue truculente, vivante et imagée des personnages plus grands que nature qui hantent les pages de ces romans policiers.

Leo Malet et son détective Nestor Burma figurent dans les premières places de mon palmarès. Et comme Malet est mort depuis un bail —même si d'autres auteurs ont repris son univers —et que le cinéma et la télé ont été plutôt chiches ces dernières années de ses adaptations «burmaesques», toute la richesse de son écriture est en train de tomber dans l'oubli.

Courtoisie

Une chance que la bande dessinée, elle, continue de garder le fort et de nous offrir régulièrement ses adaptations. Et ça tombe bien, puisque le nouveau Burma vient tout juste d'arriver dans nos librairies.

Un Burma savoureux qui se passe dans le milieu du cinéma. De quoi rendre heureux un passionné de cinéma français d'après-guerre, de polars et de Burma comme moi. Un véritable petit Noël en plein jour de la marmotte.

L'écran de plomb

Nestor Burma, le détective qui met le mystère KO, n'est pas qu'un croisé contre le crime: c'est aussi un grand amoureux du cinéma. Tellement amoureux qu'avant d'entreprendre sa carrière de privé, il avait passé, sans grand succès il est vrai, quelques auditions pour devenir comédien de cinoche.

Entre deux contrats, quand tout est tranquille sur le boulevard du crime, il aime bien fréquenter les salles obscures. Surtout les soirs de premières, là où se retrouvent les plus scintillantes stars du grand écran. Ce qu'il fait avec son ami journaliste spécialisé en cinéma, Covet. Un soir, ce dernier l'invite à rencontrer Lucie Ponceau, une ancienne star déchue, perdue depuis une quinzaine d'années dans les limbes cinématographiques — on pense à Gloria Swanson dans Sunset Boulevard— mais dont le nouveau rôle devrait la propulser de nouveau sous les feux de la rampe.

Hélas quand les deux compères arrivent au domicile de l'ancienne gloire, elle était froide, aussi froide que la bidoche que tabassait Stallone dans le premier Rocky. Pour Burma, il y a quelque chose qui cloche. Pourquoi aurait-elle raté sa chance de renouer avec le succès? D'autant plus que la rumeur positive qui entourait le film, et qui avait été confirmée à la première, lui garantissait un retour éclatant.

Comme à son habitude notre privé préféré va enquêter contre vents et marées sur ce pseudo suicide, soulevant ici et là des cadavres qui confirment que le décès de Lucie Ponceau cache un autre trafic crapuleux.

Courtoisie
Cette 3e contribution de Barral à l'univers mis en place par Malet et par Tardi, Corrida aux Champs-Élysées et une belle réussite.

Il s'agit d'une belle réussite parce que d'une part, le bédéiste est tellement à l'aise dans le théâtre de Malet et de Tardi qu'il commence à lui insuffler sa propre vision. Un Burma plus musclé, plus impulsif et moins passif que les versions de Tardi et de Moynot.

Et d'autre part, parce qu'on sent que cette promenade dans le milieu du 7e art sied à merveille à son graphisme, à son humour et à ses passions. Chaque case devient l'occasion pour le bédéiste de faire de subtiles et réjouissantes références à un certain cinéma français disparu.

Au fil des pages, on y retrouve certains des seconds rôles les plus mémorables du polar sur pellicule de l'Hexagone. Ici un Raymond Bussière, parfait en majordome, là un Michel Constantin au cou de taureau, aux grandes oreilles et aux petits yeux cruels, gueule idéale du tueur taciturne, mais impitoyable.

Intelligent, drôle, truffé des irrésistibles observations cyniques qui ont fait la marque de commerce de Malet, Corrida aux Champs-Élysées marque une étape importante dans l'appropriation de la planète Malet par Barral. Un Barral qui se détache tranquillement de l'influence du maître Tardi, tout en la respectant et qui nous offre une œuvre originale, qui sent bon la nuit, la pluie et le bitume de Paname.

Un beau plaisir en ce début de février.

Ça fait chanter les oiseaux moqueurs

Œuvre majeure de la littérature américaine Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur est un roman bouleversant, dérangeant, un portait saisissant d'un Alabama gangréné et sclérosé par un racisme ordinaire ancré dans l'ADN de la société. Roman social, roman d'adolescent, quête identitaire, il est bien difficile de définir l'œuvre majeure d'Harper Lee tant elle peut se lire avec différentes lunettes.

Courtoisie

Histoire riche et dense, il m'était difficile de croire que les enseignements humanistes d'Atticus Finch pouvaient vivre à nouveau et sur un autre support. Bien sûr, il y avait eu le film, succès commercial et critique, mais il datait quand même de 1962 et s'enfonçait malgré ses qualités tranquillement dans les méandres de notre mémoire cinématographique. Il me semblait donc difficile de faire redécouvrir toute l'intelligence, l'émotion et l'humanisme des mots d'Harper Lee. Le pari semblait perdu d'avance.

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«Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur», livre, Harper Lee (Crédit: Courtoisie)

Manifestement Fred Fordham, lui, n'avait pas peur de relever le défi et de l'adapter en roman graphique.

Avec son graphisme réaliste trempé dans des émotions retenues, son choix judicieux des moments les plus significatifs du roman et son utilisation intelligente des dialogues d'Harper Lee, le bédéiste anglais a traduit avec sensibilité dans ses cases, la modernité et la pertinence du roman couronné du prix Pulitzer en 1961.

273 pages hypnotisantes de cette chronique de la petite ville de Maycomb en 1933.
273 pages d'observations d'un Sud profond, pauvre économiquement et intellectuellement, qui croule sous ses traditions et ses non-dits.
273 pages de questions sur la supposée supériorité du Blanc sur le Noir.
273 pages d'une pertinence sociale qui trouve encore des échos aujourd'hui dans nos sociétés.
273 pages troublantes qui restent longtemps dans notre esprit bien après la lecture.

Une œuvre majeure qu'on doit absolument lire en roman, en BD ou voir en film.


Barral, Tardi, Nestor Burma. Corrida aux champs-Élysées, Casterman.
Lee, Fordham, Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur,Grasset

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