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08/04/2017 08:17 EDT | Actualisé 08/04/2017 08:17 EDT

Motorcity: du rififi chez les raggares

Douze ans après le surprenant Milllenium la touche suédoise continue d'influencer non seulement l'univers du polar mondial, mais aussi ses déclinaisons cinématographiques et «bédéesques».

J'adore les polars scandinaves et je ne suis pas le seul: tout le monde adore les polars scandinaves, même notre collègue Daniel Marois, docteur ès polar, les adore. Et pour cause, il y a quelque chose dans leurs intrigues qui les rendent tout simplement irrésistibles. Douze ans après le surprenant Milllenium la touche suédoise continue d'influencer non seulement l'univers du polar mondial, mais aussi ses déclinaisons cinématographiques et «bédéesques».

Elvis au pays des runes.

Si j'aime le polar «made in Scandinavie» j'aime aussi le bédéiste Philippe Berthet dont le graphisme élégant traduit à merveille la séduisante esthétique glauque du polar «dashellhammetien.» On savait que le bédéiste excellait à parcourir les dédales des destins brisés qui jonchent les routes de l'Amérique profondes, mais qu'il puisse, avec l'aide de l'aguerri Sylvain Runberg, responsable de l'adaptation dessinée de Millenium, les transposer avec autant de brio sur les terres suédoises est une surprise. Exit les bayous, Hollywood, le désert du Nevada ou les rues désertes et mal éclairées des bleds paumés du Dakota du Nord. Bienvenue en Östergötland, une province du Sud-est suédois. Bienvenue à Motorcity!

Lisa Forsberg, jeune inspectrice fraîchement diplômée de l'école de police de Stockholm, revient dans sa Linköping natale pour y prendre sa première affectation. À peine présentée à ses collègues, la jeune inspectrice doit enquêter sur la disparition d'Anton Wigger, 31 ans, membre de la communauté raggare, une sous-culture «white trash», ridiculisée par une bonne partie des Suédois, qui célèbre l'Amérique des «fifties» et ses symboles. Celle des grosses cylindrées, drapeau confédéré, rock'n'roll de la première époque, cheveux gominés et tatouages, qu'elle a fréquentée dans son adolescence turbulente.

Les codes du polar scandinave, avec son lot de non-dits, de secrets familiaux et de personnages respectables aux personnalités troubles, sont parfaitement maîtrisés.

Polar classique, Motorcity captive du début à la fin. Les codes du polar scandinave, avec son lot de non-dits, de secrets familiaux et de personnages respectables aux personnalités troubles, sont parfaitement maîtrisés. Mais cette maitrise ne nous surprend pas autant que cette exploration du raggare, enfant mal aimé de la société suédoise, tache sur le paysage blanc et lisse suédois, qui n'a jamais atteint la respectabilité du mouvement punk.

Et si encore une fois le dessin de Berthet est efficace, c'est le scénario de Runberg qui séduit le plus, pas tant pour son intrigue classique - une histoire de vengeance prévisible - que pour cette randonnée dans l'univers clos des raggares. Et bien que l'on puisse regretter le traitement un peu superficiel du mouvement, il reste que le scénariste nous propose un milieu peu connu en dehors des frontières scandinaves et riche en intrigues.

Caïn habite le Montana.

Que ce soit la Suède ou l'Amérique, les réflexes restent les mêmes, les intrigues sont interchangeables, seuls les langues et les lieux changent. Motorcity aurait pu se dérouler en Amérique tout comme Montana 1948 de Pitz et Watson pourrait se dérouler en Suède. Mais heureusement pour nous, il se situe en Amérique et en Amérique profonde en plus, spécifiquement au Montana.

État limitrophe, le Montana, incarnation de l'ouest sauvage avec ses paysages rudes, son silence angoissant, ses immenses ranchs, sa population isolée et clairsemée, son horizon interminable et ses vents infatigables qui le balaient constamment sont le décor parfait pour un polar aux allures de confrontation familiale.

Montana 1948, Westley est shérif à Bentrock, petite agglomération à 19 kilomètres de la frontière albertine. Enquêtant sur une série d'attouchements et de viols dont sont victimes des Amérindiennes, sous l'œil indifférent de la population blanche locale, le policier accumule de plus en plus de preuves sur la culpabilité de son frère, vedette du baseball local, héros de guerre et médecin respecté de la ville. Pour Westley, commence alors une descente aux enfers où il devra non seulement arrêter son frère et se mettre la ville à dos, mais aussi se confronter à son père qui tire toutes les ficelles politiques, judiciaires et économiques du comté.

L'intrigue de Larry Watson, adaptée de son roman éponyme, est un fabuleux prétexte pour passer sous le microscope une société américaine immuable, conservatrice, à l'abri des grands changements de ce monde, peuplé de clans aux aïeux omnipuissants, de femmes résignées et de relations troubles avec ces Premières Nations, vestiges du passé, expulsées de l'Histoire et de l'Amérique moderne.

Montana 1948, fait partie de cette puissante littérature de l'Ouest américain, aux personnages imposants, implacables, plus grands que nature, influencés par une nature dure, intransigeante et sans pitié. Son écriture aiguisée comme un scalpel, qui n'est pas sans rappeler le Ken Kesey de Sometimes a Great Notion, dissèque avec une précision chirurgicale cette famille sacrifiée à l'autel de l'ambition démesurée d'un paternel impitoyable et trouve dans le dessin de Pitz un véhicule parfait qui lui insuffle le parfum d'une symphonie pathétique.

Une lecture fascinante comme cette littérature de la frontière.

Revenons encore quelques instants en Scandinavie. Le magazine Historia vient de publier un numéro spécial consacré à Thorgal. Comme à son habitude, on retrouve des analyses intéressantes sur l'œuvre de Rosinski et Van Hamme et sur la société viking signées par des spécialistes incontestables. Encore une fois, Historia propose un incontournable.

Berthet. Runberg, Motorcity, Dargaud;

Nicolas Pitz, Larry Watson, Montana, 1948, Sarbacane;

Thorgal et la saga des Vikings, Historia.

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