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05/01/2019 06:00 EST | Actualisé 05/01/2019 06:00 EST

«Moi René Tardi»: heureux qui comme Ulysse revient des Enfers

L'année 2019 commence en force, ou 2018 se termine avec panache si vous préférez, avec deux bandes dessinées exceptionnelles qui laissent entrevoir une année fabuleuse.

L'année 2019 commence en force, ou 2018 se termine avec panache si vous préférez, avec deux bandes dessinées exceptionnelles qui laissent entrevoir une année fabuleuse. «Bédéesquement» parlant, du moins.

Avec Dieu à nos côtés

L'épopée des croisades est une période qui me fascine. Malheureusement je trouve qu'elle n'est pas toujours bien exploitée. Peut-être parce que les auteurs d'aujourd'hui ont de la difficulté à bien saisir toute la ferveur religieuse des chrétiens prêts, au nom d'une foi inébranlable, et convaincus de faire la volonté de Dieu, à mourir pour libérer la Terre sainte occupée par les disciplines de Mahomet.

Il y a quelque chose de fascinant dans cette volonté de mourir pour sa foi, quelque chose de noble, de grandiose, mais aussi de pathétique, et qui dans notre cynisme postmoderne «tendance», semble totalement incompréhensible.

Parmi les croisades, il y avait les officielles. Organisées et financées par les États pontificaux et les royaumes chrétiens, elles regroupaient les nobles. Mais il y avait aussi les croisades populaires beaucoup plus anarchiques. Parmi ces croisades «alternatives», la plus marquante reste celle de 1212, celle des enfants.

Courtoisie

Il ne faut donc pas s'étonner qu'elle ait séduit une talentueuse auteure de BD Chloé Cruchaudet, qui y a perçu tout son potentiel dramatique.

Début du XIIIe siècle. Colas, jeune adolescent, vit dans la pauvreté et la terreur. Craignant la violence paternelle, il s'enfuit et trouve refuge parmi un groupe d'enfants exploités. Un soir d'hiver, Colas a une épiphanie. Le Christ lui apparait et lui ordonne de délivrer son tombeau. Avec conviction, il convainc les autres enfants de participer à l'aventure. Au gré des saisons, le petit groupe qui grossit de hameaux en bourgs, arpente les routes vers cette Jérusalem qu'il espère délivrer sans violence.

Plus qu'une bédé historique, cette incroyable croisade des innocents est avant tout un regard sociologique sur une épopée démesurée. Avec une position presque journalistique, Chloé Cruchaudet témoigne de l'intérieur de cette longue marche. Observant sans jugement les différentes répercussions qu'elle a sur ses participants. Au fil des sentiers empruntés, des forêts traversées, des régions explorées, les gamins se transforment peu à peu, laissant s'exprimer les richesses, mais aussi les ombres de leurs âmes.

Les fervents naïfs des premières pages laissent vite la place, adversité oblige, à des calculateurs opportunistes, qui quelques fois ressemblent plus à ces hordes d'écorcheurs qui terrorisaient les hameaux français isolés, qu'à ces cœurs purs venus délivrer pacifiquement Jérusalem. Colas lui-même ne sortira pas indemne de ce long périple, finissant par croire intensément en son rôle de martyr.

Brillante et captivante, La croisade des innocents est aussi une observation implacable sur le pouvoir des leaders charismatiques, apôtres aveugles d'une idée, qui finissent par se prendre au sérieux, à croire en leur infaillibilité et à amener leurs disciples vers des destins tragiques, et ici le mot tragique prend tout son sens.

Le retour de l'exilé

Je l'attendais avec impatience, cette conclusion de Moi René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag IIB, les souvenirs d'internement du père du grand bédéiste Jacques Tardi dans un camp de prisonniers durant le second conflit mondial.

Curieusement, si on n'a beaucoup parlé de la vie dans les camps de concentration et de prisonniers de guerre, les productions culturelles parlent moins de leur retour à la vie quotidienne une fois la paix revenue.

Courtoisie

Pour René Tardi, cette étape est maintenant d'actualité. Il doit donc réapprendre à vivre dans une France et une Europe pacifiée, mais divisée entre deux blocs qui se regardent en chiens de faïence.

Fabuleuse chronique sur l'Europe des décennies 50 et 60, dont une bonne partie est constituée des réminiscences d'enfance du dessinateur lui-même, ce dernier tome est le plus solide des trois. À travers ses personnages, Tardi nous plonge en pleine reconstruction européenne sur fond de guerre froide naissante et de menace nucléaire. Avec la rigueur d'un anthropologue du quotidien et l'émotion d'un témoin, Tardi aborde la difficile vie dans ces années d'après-guerre marquées par de constantes et violentes confrontations.

Pigeant autant dans les souvenirs des Français que dans ceux des Allemands occupés — René Tardi a été cantonné pendant quelques années dans le secteur français de l'Allemagne occupée — le légendaire bédéiste dresse un portrait saisissant et à hauteur d'homme de ces années. Un cliché d'autant plus important et pertinent à mesure que notre mémoire historique défaillante ensevelit le quotidien de ces années d'après-guerre et de guerre froide sous la poussière de nos préoccupations actuelles.

Truffé de réflexions toujours aussi acides, essentielles et merveilleusement justes, ce troisième tome des mémoires de son père est un vibrant témoignage des balbutiements de ce Nouveau Monde qui nait sur les cendres fumantes de l'ancien qui s'est effondré en 1945.

Une conclusion exceptionnelle à la hauteur d'une série qui l'est tout autant.

Courtoisie

- Chloé Cruchaudet, La croisade des innocents, Delcourt.

- Tardi, Moi René Tardi prisonnier de guerre au Stalag IIB, tome 3 Après la guerre, Casterman.

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