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19/09/2015 07:07 EDT | Actualisé 14/09/2016 05:12 EDT

I. N. J. Culbard: le rêve «lovecraftien»

Alors que le cinéma a toujours autant de difficultés à peindre avec conviction l'univers de Lovecraft, la bande dessinée n'en finit plus de nous surprendre par l'intelligence de ses adaptations.

Eh bien! Qui aurait cru que Lovecraft pouvait encore m'impressionner? Je pensais pourtant le connaître sous toutes ses coutures, ce bon vieil Howard Phillips sait encore me surprendre, comme le démontre cette excellente bande dessinée.

Une quête «chtulhienne»

Je connaissais le Lovecraft de l'horreur sans nom, celui des repoussantes créatures, aussi cruelles qu'innommables, tapies dans l'ombre, emprisonnées un peu partout dans l'univers mais toujours assoiffées de vengeance envers les premiers dieux, artisans de leur défaite. Je le connaissais et je l'appréciais - je l'apprécie encore - mais je n'avais jamais entendu parler du Lovecraft grand amateur de fantasy, de contes et de quêtes initiatiques. C'est maintenant chose faite avec cette excellente adaptation bédé de La Quête onirique de Kadath l'inconnue signée I.N.J Culbard, dont Akileos vient de publier la traduction française.

Point culminant du Cycle du rêve - un des trois cycles de celui que Stephen King considère comme le plus grand écrivain fantastique du siècle dernier - La Quête onirique raconte l'histoire de Randolph Carter, personnage qui apparaît dans plusieurs de ses nouvelles et que certains considèrent comme son avatar romanesque, une jeune Américain qui entreprend un long voyage chez les Grands Anciens pour découvrir Kadath, une ville qui habite ses rêves, qui l'attire et qui l'obsède.

Fortement influencée par Edgar Rice Burroughs et Lord Dunasy, le père de la fantasy moderne, cette nouvelle - qui n'a pas été publiée de son vivant - nous présente un Lovecraft singulièrement différent où fantasy et horreur se côtoient et se complètent, sans tomber dans sa démesure, sa noirceur et son pessimisme caractéristiques. Au contraire il y a une sérénité surprenante dans ce Lovecraft.

Une sérénité qui a inspiré Ian Culbard, qui trace un portait lumineux et coloré de l'univers «lovecraftien», malgré les mondes obscurs et inquiétants traversés par Randolph Carter. Alors que plusieurs dessinateurs auraient opté pour des styles sombres, surchargés de symboles, presque baroques, le récipiendaire du British Fantasy Award pour ses Montagnes hallucinées - une autre adaptation de Lovecraft - nous propose un dessin aéré, épuré, presque minimaliste, économe, tout en rythme, en fluidité et en dynamisme, à l'image de l'espace, des grands paysages et de l'onirisme de la nouvelle.

Curieusement, alors que le cinéma a toujours autant de difficultés à adapter avec conviction son univers, la bande dessinée, elle, n'en finit plus de nous surprendre par l'intelligence de ses adaptations. Est-ce qu'avec le 9e art le grand écrivain a enfin trouvé le véhicule parfait pour transmettre ses cauchemars? Il semble bien que oui.

Du scandale sur la neige

Fjällbacka, 2003. Le cadavre d'une jeune femme aux cheveux roses, âgée de 25 ans, est découvert. À proximité du lieu du crime, la police scientifique découvre les ossements de deux autres jeunes femmes, disparues à quinze jours d'intervalle lors de l'été 1979. D'après l'autopsie, les trois femmes ont été torturées et violées avant d'être assassinées. Serait-ce le même tueur?

Après s'être frotté à Fantômas, l'icône de la littérature populaire française du début du siècle dernier, Olivier Bocquet se lance dans l'adaptation d'un des auteurs les plus lus de la planète polar: Camilla Läckberg. Après La Princesse des glaces, Bocquet et sa collègue Léonie Bischoff s'attaquent maintenant au plus célèbre opus de l'auteur: Le prédicateur.

Si avec Julie Rocheleau, Bocquet avait trouvé la complice parfaite pour traduire l'esprit de Pierre Souvestre, de Marcel Allain et de ce Paris lumineux de la Belle Époque, on peut dire la même chose de Léonie Bischoff. La dessinatrice a su avec brio traduire la sombre réalité de ce petit port de pêche devenu station balnéaire, de la Suède occidentale, empoisonnée par les médisances, les jalousies, l'envie et les secrets cachés. Son trait souple et puissant, à l'occasion épais et baveux, sert à merveille l'atmosphère de la célèbre romancière suédoise et lui donne une dimension presque cinématographique.

SI Bischoff surprend, Bocquet, lui, fait étalage de ses grandes qualités scénaristiques. Avec brio, l'auteur a su garder l'essentiel de l'intrigue sans pour autant trahir l'âme du roman; on y retrouve la même ambiance oppressante de l'omertà, la même hypocrisie d'une société corrompue derrière son vernis de perfection, les mêmes non-dits et les mêmes indices savamment distillés. Bocquet à su assimiler les forces de la romancière et les métisser à ses propres qualités.

Tout comme dans son Fantômas, Bocquet démontre une finesse et un savoir-faire dans l'art de la narration qui ne peut que réjouir le lecteur. Et tout comme dans son Fantômas, Bocquet peut compter sur une dessinatrice en pleine possession de ses moyens, ce qui augure bien pour le troisième tome de la série Le tailleur de pierre.

• Lovecraft, Culbard, La Quête onirique de Kadath l'inconnue, Akileos.

• Bischoff, Bocquet, d'après le roman de Camilla Läckberg, Le prédicateur, Casterman.

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