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07/05/2017 09:09 EDT | Actualisé 07/05/2017 09:09 EDT

Les gueules rouges : un Indien dans la mine

Rencontre réussie entre le western et la chronique sociale à la Germinal, Les gueules rouges est une bande dessinée surprenante, un véritable petit plaisir d'une richesse historique et anthropologique à souligner, alimentée par la poésie nostalgique des souvenirs de jeunesse.

Les bourgades isolées de l'Ontario forestière septentrional, les corons perdus de la France minière du nord. Deux mondes qui semblent n'avoir rien en commun mais qui sous la plume de Jean-Michel Dupont, Eddy Vaccaro et Jeff Lemire trouvent beaucoup plus de similitudes qu'on ne pouvait de prime abord l'imaginer.

La dernière parade de Buffalo Bill.

Été 1905, le jeune Gervais vient d'obtenir son certificat d'études primaires, sésame obligatoire pour les jeunes de 11 à 13 ans qui veulent passer au niveau supérieur du système scolaire. Malheureusement pour lui et même si son instituteur voit en lui un futur ingénieur, son père préfère l'amener travailler avec lui dans les sombres mines de charbon. Un salaire de plus dans la maison ça ne se refuse pas! Même s'il comprend la décision de son père, la perspective est loin de l'enchanter. La visite du cirque de Buffalo Bill et de ses inquiétants mais séduisants peaux-rouges à Valenciennes et l'assassinat sauvage de la jeune fille de l'ingénieur en charge de la mine changeront à jamais la vie du jeune mineur de fond qui malgré lui se retrouvera au cœur d'une chasse à l'Indien dans les terrils.

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Rencontre réussie entre le western et la chronique sociale à la Germinal, Les gueules rouges est une bande dessinée surprenante, un véritable petit plaisir d'une richesse historique et anthropologique à souligner, alimentée par la poésie nostalgique des souvenirs de jeunesse.

Peuplée de personnages criants d'authenticité, la bédé de Dupont et Vaccaro, raconte avec émotions et nuances la vie difficile des mineurs - les scènes qui se déroulent dans la mine sont troublantes et traduisent avec force l'angoisse de la première descente dans la fosse noire comme la nuit - , de leurs proches et de tous les exploités du capitalisme sauvage roi et maître dans une France chaotique, pas encore ravagée par la folie meurtrière de 1914, soumise aux volontés des bourgeois, véritables propriétaire de l'Hexagone, docile devant le pouvoir puissant d'un clergé suffisant sur le point de subir sa séparation de l'État, divisée par les querelles intestines des nombreuses factions d'un mouvement ouvrier naissant constamment réprimé par les services répressifs de l'appareil étatique.

Et ce portrait, presque journalistique, de cette France des corons, pauvre, ouvrière mais fière, superbement illustré par les magnifiques aquarelles de Vaccaro, se double d'un regard sur l'autre, sur celui qu'on ne connait pas ou qu'on ne veut pas connaître, qu'il soit ouvrier, patron, commerçant, notable ou... autochtone. Ces Amérindiens qui naviguent constamment entre l'image du bon sauvage «rousseauiste», dernier vestige d'une Amérique non corrompue par la modernité et celle du monstre sanguinaire qui a fait trembler d'effroi les «valeureux» pionniers de l'ouest américain. De cette rencontre improbable entre les gueules noires, ces mineurs de charbon et les gueules rouges naitra pendant un court instant un dialogue, une découverte timide de l'autre.

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Une œuvre fascinante malgré certaines méconnaissances géographiques. White Eagle, le Sioux qui parle français et qui a pris la fuite vers le Canada avec Sitting Bull après la bataille de Little Bighorn, n'a pas pu apprendre la langue de Molière dans l'est canadien puisque les Sioux se sont réfugiés en Saskatchewan. Ses leçons de français, il a dû les recevoir des nombreux marchands Canadiens-français qui peuplaient encore les prairies ou de la nation métisse qui le maitrisait aussi.

Mais malgré cette petite erreur, ne vous privez pas de cette belle rencontre enrichissante avec le jeune Gervais.

Les neiges de la rédemption

Restons encore au Canada quelques instant avec la toute nouvelle bédé de Jeff Lemire Winter Road que vient de publier Futuropolis.

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Derek, fils d'un blanc violent et d'une Amérindienne, est un ancien hockeyeur expulsé de la ligue dans laquelle il évoluait après avoir presque décapité un adversaire sur la glace. Depuis il partage sa vie entre l'alcool, les bagarres et la cellule de dégrisement dans son petit village perdu du nord de l'Ontario. L'arrivée de sa sœur junkie, enceinte, qui fuit un mari violent, révèle chez lui une humanité enfouie sous l'épaisse carapace de souffrances qui l'ont transformé depuis si longtemps en véritable zombie.

Bande dessinée sur la résilience, la rédemption et l'espoir, Winter Road séduit de la première à la dernière page. Admirablement mis en scène, la nouvelle parution du créateur de Sweet Tooth nous entraîne dans ces petites agglomérations ensevelies sous la neige, isolées dans l'immensité pesante de la forêt, véritables no man's land où le temps est, comme l'espoir, figé dans ces journées qui jamais ne commencent ou se terminent, où demain ressemble à aujourd'hui et à hier.

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Le trait sans fioriture, du bédéiste augmente l'oppression de ce milieu immuable, de cette forêt qui s'entend à perte de vue, de ce silence agressif, amplificateur de la solitude profonde des personnages et de ce froid transperçant qui jamais ne semble s'adoucir.

Une bande dessinée de grande qualité mais qui ici souffre aussi d'une traduction quelques fois douteuse qui démontre la méconnaissance de la société canadienne et qui peut à la longue taper sur les nerfs. Passe encore l'utilisation de crosse pour décrire le bâton de hockey, mais le bush à la place de la forêt m'a beaucoup fait rigoler, comme si la majestuosité des forêts du bouclier canadien pouvait se comparer au bush australien ou africain.

De malencontreux faux pas certes, mais qui ne sont pas assez importants pour gâcher votre plaisir.

Jean-Michel Dupont, Eddy Vaccaro, Les gueules rouges. Glénat

Jeff Lemire, Winter Road, Futuropolis.