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22/02/2014 08:22 EST | Actualisé 24/04/2014 05:12 EDT

Les gentils méchants

« Pour qui t'as de l'antipathie, les gentils! Pour qui t'as un gros penchant, les méchants! » Michel Fugain l'avait compris, les méchants sont beaucoup plus intéressants que les gentils. Sans eux, les héros ne serviraient pas à grand chose. Que ferait Spiderman sans le Green Goblin ? Il aiderait les petites vieilles à traverser le coin des rues? Il irait chercher les chats dans les arbres? Les héros doivent leur statut aux méchants, qu'on craint, qu'on déteste, mais que secrètement on envie et on aime. Aujourd'hui, place à deux des méchants les plus cruels de la littérature populaire.

Le Joker

Si Batman peut laisser libre cours à sa violence, c'est parce que le Joker est encore plus dangereux que lui. Devant la folie meurtrière du bouffon, le pauvre croisé en cape n'a pas le choix. « Jusqu'où êtes-vous prêt à aller pour combattre Capone? » demandait Sean Connery à Kevin Costner dans The Untouchable de Brian de Palma. On pourrait poser la même question à Batman surtout à la lecture de ce merveilleux Joker publié aux éditions Urban Comic.

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Adaptation française de la bande dessinée américaine publiée en 2008, Joker est une fabuleuse œuvre grandiloquente, imprévisible et torturée, à l'image de cet étrange psychopathe au costume mauve, aux cheveux verts et au rictus menaçant. L'histoire est simple: le Joker réussit à recevoir son congé de l'asile d'Arkham. À peine de retour en ville, il doit récupérer sa ville spoliée par Harvey Dent, le fameux Double Face. Une confrontation titanesque s'engage entre les deux hommes qui se soldera par une traînée de cadavres.

Si Brian O'Neil, Neal Adams, Frank Miller, Alan Moore et Brian Bolland ont, à tour de rôle, transformé ce clown sympathique (merci à la série télé des années 60) en un psychopathe imprévisible, Brian Azzarello et Lee Bermejo, eux, en ont fait un être fragile, torturé, ambigu, capable de meilleur comme du pire. Du coup, il devient plus terrifiant, une véritable bombe à retardement qui ne demande qu'à exploser.

Le scénario de Brian Azzarello explore avec finesse les zones obscures du criminel, son caractère impétueux et incontrôlable, alors que le trait réaliste de Lee Bermejo exacerbe sa fragilité, son désespoir et sa folie. Rarement a-t-on vu dans les yeux de ce criminel autant de détresse et de folie meurtrière. Sans les dessins criants de vérité de Bermejo, Joker aurait été une bonne bédé, mais sous la plume puissante et évocatrice du dessinateur, elle devient du grand art!

Fantômas

Premier super vilain de l'histoire, Fantômas fait partie de ses méchants grands guignolesques qui ont marqué le début du siècle dernier, mais que notre mémoire collective a malheureusement fini par oublier. Malheureusement, parce que le personnage est fabuleux.

Criminel terrifiant, suffisant, insaisissable et impossible à identifier, Fantômas plane sur le Paris de la belle époque à la recherche de méfaits à la démesure de sa réputation et de son ambition. Le génie du mal est d'autant plus inquiétant qu'il est en parfaite harmonie avec son époque pleine de contrastes, où le plus grand faste côtoie la pire des misères humaines, où la technologie et la science font des bonds de géants, où le monde immuable tel qu'on le connaissait depuis plus d'un siècle est sur le point de mourir et que la modernité s'impose timidement.

Auréolé du prix Interpol'art bd 2013, décerné lors du festival du roman policier de Reims, le premier tome du tryptique avait mis en place l'univers de Fantômas. Le deuxième tome, Tout l'or de Paris, quant à lui, l'explore plus en profondeur. Dans cette seconde aventure, Fantômas décide de subtiliser tout l'or de Paris. Qu'est-ce qui se cache derrière les vantardises du génie du crime? Veut-il véritablement faire disparaître toutes les traces d'or de la Ville lumière ou n'est-ce qu'un autre de ses subterfuges pour masquer ses véritables intentions? Accompagné de deux collaborateurs issus du monde du cinéma (Louis Feuillade et Georges Méliès), l'inspecteur Juve, ridiculisé par Fantômas, va tout faire pour avoir un coup d'avance sur le criminel. Entre les deux personnages va s'ouvrir une implacable partie d'échecs.

Si le premier tome, signé par Olivier Bocquet et la Québécoise Julie Rocheleau, avait annoncé de grandes qualités et un talent certain, le nouvel opus vient confirmer les promesses du premier. Bocquet maîtrise à merveille le monde créé par Pierre Souvestre et Marcel Allain, un univers beaucoup plus sombre que celui proposé par les adaptations cinématographiques très sixties d'André Hunebelle avec Jean Marais et Louis de Funes. Le Fantômas de Bocquet et Rocheleau redevient ce maître de l'effroi, ce génie monstrueux et excentrique, violent cauchemar de la société qui l'a enfanté.

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Et que dire des superbes dessins de Julie Rocheleau. La jeune Québécoise traduit à merveille l'univers du maître de l'effroi. Grâce à son habile utilisation des couleurs, à son trait au contour imprécis - comme des souvenirs qu'on croyait enfouis au fond de notre mémoire - et à son refus d'opter pour un style réaliste, Julie Rocheleau traduit à merveille le parfum de mystère et l'atmosphère d'angoisse qui suinte d'une Ville lumière plus mythique que véridique. Loin de nous faire un portrait fidèle de cette époque, elle la redéfinit, la réinvente, lui donne une nouvelle réalité à la mesure du criminel qu'elle abrite. Seule une Paris mythifiée pouvait accueillir le prince du crime. Si le sort de Gotham est lié au Joker, il en est de même pour Paris qui ne saurait vivre sans son Fantômas.

Souvestre et Allain auraient été fiers de cette adaptation.

Brian Assarello, Lee Bermejo Joker, Urban Comics

Oliver Bocquet, Julie Rocheleau, La colère de Fantômas tome 2, Tout l'or de Paris, Dargaud.

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