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30/03/2019 06:00 EDT | Actualisé 30/03/2019 06:00 EDT

«L'affaire Delorme»: un baril de poudre social au Québec

Cette sombre histoire est un diagnostic décapant sur les aspects les plus abjects de «l'homo quebecus», un instantané d'un Québec sclérosé, gangréné, asservi par des soutanes toutes puissantes.

31 octobre 1924, au terme d'un quatrième procès tumultueux l'abbé Adélard Delorme est innocenté du meurtre de son frère Raoul. Le prêtre montréalais aurait, selon la Couronne, assassiné son frère pour s'accaparer de l'héritage paternel.

L'affaire est vite devenue un fait divers sulfureux qui a profondément déchiré la société québécoise en ce début de nouveau siècle. Procès mythique — il a même fait l'objet d'un épisode de la série de la légendaire série Les grands procès — l'affaire est aussi un instantané fascinant d'une société coincée entre son image passéiste héritée du XIXe siècle et son désir d'entrer dans la modernité promise par le XXe siècle naissant.

Un sujet en or pour un amoureux de l'histoire et de la bande dessinée comme Michel Viau, auteur du fameux dictionnaire de la bande dessinée québécoise, qui vient en collaboration avec Grégoire Mabit d'en faire un fascinant roman graphique.

Courtoisie

«C'est une histoire fascinante qui n'aurait pu se passer ailleurs, à part peut-être en Pologne post-communiste, qu'au Québec. Un Québec dominé par une Église toute puissante», explique l'historien devenu scénariste.

«Attention, ce n'est pas une nouvelle carrière. Avant d'être un historien de la BD, j'étais un scénariste, lance Michel Viau au bout du fil. Je suis devenu historien un peu par hasard. J'attendais des nouvelles d'un projet de BD que j'avais envoyé dans des maisons d'éditions européennes et, pour passer le temps, je me suis mis à travailler sur ce qui est devenu le BDQ. Mais depuis quelques années je suis revenu à la scénarisation bédé avec L'affaire Delorme, que je connaissais depuis 30 ans, et Les aventures de MacGuffin & Alan Smithee», dont on attend incidemment le nouveau tome.

Qu'il soit maintenant plus scénariste qu'historien, il reste que sa démarche d'historien lui a été utile dans son Affaire Delorme. «Je me suis beaucoup fié aux journaux de l'époque, je les ai épluchés avec attention et minutie. Bien sûr, il y a eu quelques bouquins sur le sujet, dont un écrit par l'enquêteur responsable du dossier. Mais souvent, ils se contredisaient sur les faits et les dates. Les journaux s'avéraient plus fiables» et plus fidèles, puisqu'ils publiaient intégralement les témoignages des personnes citées à comparaitre.

Courtoisie

Ce choix lui a permis de reprendre les propos les plus significatifs des différents acteurs du drame. «J'ai évité d'extrapoler. Tout ce que les personnages disent a été rapporté par les journaux. J'aurais pu inventer des dialogues, des situations ou des rencontres entre les personnages, mais je n'ai pas voulu le faire. Ce que j'ai supposé, je l'ai mis dans la bouche de deux personnages fictifs qui deviennent un peu les fils conducteurs de l'histoire.»

Cette stratégie se révèle brillante lorsque vient le temps d'expliquer les différences entre le système juridique d'alors et le nôtre. Et des différences, il y en a énormément, au point où on a l'impression d'être dans une autre société. En commençant par les journaux partiaux qui prenaient position dans les procès et pouvaient même les influencer.

«Il n'y a pas que les journaux, il y a plein d'autres éléments qui peuvent nous paraitre étranges aujourd'hui. Je pense au premier ministre qui était aussi ministre de la Justice. Ou encore aux procès qui étaient bilingues, même si les jurés étaient unilingues.» Une particularité qui rallongeait terriblement les procès, puisque tout devait être dans les deux langues. «Par exemple, le plaidoyer était un jour fait en français et le lendemain intégralement en anglais. Une chance les avocats de la défense pouvait exiger un procès dans une seule langue, celle de l'accusé.» Ce qui s'est passé pour le dernier procès de l'abbé Delorme.

Au-delà d'un affrontement linguistique et d'un affrontement communautaire, le procès était aussi un affrontement religieux. «Les jurées francophones étaient catholiques, pas automatiquement les anglophones. Et les francophones avaient tendance à l'innocenter. Oui, parce que c'était un membre du clergé, mais surtout parce que la condamnation, c'était la peine de mort.» Et conduire un prêtre à l'échafaud devait être une décision insoutenable à prendre pour une population aussi croyante.

Si Viau nous en apprend énormément sur notre système judiciaire, il fait de même pour les techniques scientifiques d'investigation, puisque L'affaire Delorme coïncide avec les balbutiements de la police scientifique.

«Ici je me suis mis dans la peau du docteur Wilfrid Derome, scientifique, criminaliste et fondateur du premier laboratoire de recherches médico-légales en Amérique du Nord, qui a dû expliquer au jury des concepts scientifiques» comme la balistique qu'on utilisait pour la première fois en Amérique du Nord dans un procès. «Des policiers de New York sont même venus assister au procès pour voir comment on s'en servait.» Idem pour l'identification du sang, qui en était à ses premiers pas. «Nous étions au début des sciences criminelles», loin des séries policières telles que les CSI de ce monde serions-nous tentés de compléter.

Sordide histoire criminelle, baril de poudre social, L'affaire Delorme est aussi un diagnostic décapant sur les aspects les plus abjects de «l'homo quebecus», un instantané d'un Québec sclérosé, gangréné, asservi par des soutanes toutes puissantes.

Un Québec qu'il ne faut surtout pas ranger dans les coins les plus poussiéreux de notre mémoire nationale défaillante.

Fascinant qu'on vous disait.


Grégoire Mabit, Michel Viau, L'affaire Delorme, Glénat.

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