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05/12/2015 09:32 EST | Actualisé 05/12/2016 05:12 EST

Julie Rocheleau: la peintre de La Petite-Patrie

Œuvre réjouissante, d'une grande sensibilité, La Petite Patrie nous plonge dans le Montréal, difficilement concevable aujourd'hui, des années 40, où un petit peuple vit «serré de près aux soutanes restées les seules dépositaires de la foi, du savoir, de la vérité et de la richesse nationale.

Quand la période des fêtes cogne à la porte il y a comme un parfum de nostalgie qui flotte dans les airs, qui nous enivre et qui tout doucement nous berce des odeurs réconfortantes d'un passé magnifié à coups de souvenirs déformés par le passage du temps. C'est peut-être à cause des guirlandes, de la neige qui recouvre tout doucement le pavé montréalais, des promesses de réjouissances ou de Julie Rocheleau, Normand Grégoire et Michel Rabagliati, mais aujourd'hui la nostalgie m'envahit.

Au cœur d'une petite patrie

«Avez-vous remarqué sur les trottoirs les petites filles jouent à la mère.

Et les petites poupées sans le savoir ont un père à la guerre.

Car sur les perrons, de petits soldats se livrent dure bataille.

Mais ça ne dure pas long quand un soldat tombe sur le derrière et puis braille.»

(Raymond Lévesque, les trottoirs)

Trop souvent associé à une ou deux chansons, Raymond Lévesque a pondu de merveilleuses chansons sur la vie quotidienne des quartiers populaires du Montréal d'avant la Révolution tranquille, on pense à Rosemont sous la pluie ou aux Trottoirs - d'où sont extraits les strophes ci-haut - merveilleux petits bijoux qui parlent d'une réalité tellement loin de nôtre. Et curieusement ce sont ces chansons de Raymond Lévesque qui me sont revenues en tête tout au long de ma lecture de La Petite Patrie des talentueux Julie Rocheleau et Normand Grégoire.

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Œuvre réjouissante, d'une grande sensibilité, La Petite Patrie nous plonge dans le Montréal, difficilement concevable aujourd'hui, des années 40, où un petit peuple vit «serré de près aux soutanes restées les seules dépositaires de la foi, du savoir, de la vérité et de la richesse nationale. Tenu à l'écart de l'évolution universelle de la pensée pleine de risques et de dangers, éduqué sans mauvaise volonté, mais sans contrôle, dans le faux jugement des grands faits de l'histoire» comme l'écrivait Paul-Émile Borduas dans son Refus Global.

Nouvelle vision de la jeunesse de Claude Jasmin, après le téléroman diffusée à Radio Canada de septembre 1974 à mai 1976 et le roman éponyme de 1972, La Petite Patrie de Rocheleau et Grégoire est proche et loin des souvenirs de l'écrivain polémiste. Proche parce que nous y retrouvons cette même représentation d'une enfance innocente et heureuse malgré la difficulté de ces Canadiens-Français, nation de «cheap labor» sans éducation, assujettie aux diktats des grands industriels, du gouvernement et d'un clergé plus maladroit et naïf que machiavélique et la guerre qui fait rage dans les vieux pays. Différente parce que le fabuleux graphisme de Rocheleau et la grande intelligence du scénario de Grégoire insufflent aux réminiscences de Jasmin une émotion qui me semblait moins présente dans le roman - mais ça fait un bail que je l'ai lu - et dans le téléroman.

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Au contraire d'un Jasmin qui m'a toujours donné toujours l'impression de vouloir s'affranchir d'un passé qui l'étouffe autant qu'il le réconforte, les deux créateurs abordent l'époque avec un œil nouveau, sans préjugés, sans règlements de compte, avec le regard de ceux qui ne l'ont pas vécu et qui ne se sentent pas obligés de le restituer fidèlement. Une attitude qui permet à Rocheleau de montrer l'immense étendue de son talent et de mettre en place un monde où la réalité, la poésie et l'onirisme valsent au gré de l'imagination débridée de ces jeunes gamins, tour à tour cow-boys, soldats alliés, soldats boches, joueurs du Canadiens, etc.

Œuvre d'un optimisme communicatif malgré la dureté de l'époque, La Petite Patrie séduit par sa richesse graphique, la douceur de ses souvenirs et l'humanité de ses personnages. Un véritable plaisir pour nourrir notre besoin de nostalgie que vous devez absolument lire. Et peut-être que vous aussi vous retrouvez dans ses clichés d'une autre époque les vieilles mélodies d'un temps disparu.

Les adieux à Rosemont

Situé à quelques enjambées de La-Petite-Patrie, se trouve Rosemont, la patrie de Paul Rifiorati, alter ego de Michel Rabagliati qui depuis 1999 nous raconte les souvenirs marquants de sa vie et dont le nouvel opus Paul dans le Nord a réjouit notre automne.

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Mais voila le hic si Rosemont existe encore c'est sans Paul et ses parents puisque la petite famille est maintenant rendue à Saint-Léonard et ses centres commerciaux en plein boom immobilier. Pour le jeune Paul ce déménagement signifie apprivoiser une nouvelle école, de nouveaux amis, une nouvelle réalité et tout ça en pleine adolescence alors que ce besoin d'appartenance à un groupe est si important. Heureusement pour lui, il se lie d'amitié avec Ti-Marc grand amateur de cheeseburger, de hockey, de rock, d'aventures plus loufoques les unes que les autres - comme cet incroyable voyage improvisé sur le pouce à Mont-Laurier - et de filles. Ah les filles! Et cette année-là Paul découvrira enfin l'amour, cet impérissable premier amour adolescent qui marque d'une trace indélébile la mémoire.

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Oubliez Paul à Québec, Paul dans le Nord est sans aucun doute la plus mature et la plus aboutie des bédés de Rabagliati. En plein contrôle de sa narration et de son dessin, le bédéiste aborde avec nuance et pudeur cette étape charnière dans la vie adolescente, celle où les terres de l'enfance disparaissent définitivement pour laisser la place à celles du monde des adultes. Au son des chansons les plus significatives de l'époque - avant que le rock ne devienne qu'un synonyme de consommation - Paul dans le Nord nous guide sur les sentiers d'une adolescence aussi familière qu'une vieille chanson de Pink Floyd qu'on connaît par cœur. Rabagliati, tout comme Cameron Crowe dans son film Almost famous, met ici en scène une adolescence qui résonne chez moi comme un vieil air connu, parce que Paul c'est aussi mon adolescence, dans toute sa grandeur, sa maladresse, sa petitesse et sa banalité.

Tout au long de ces 179 pages, Rabagliati m'a restitué une adolescence que je croyais avoir perdu et que l'espace d'un instant j'ai revécu comme si j'étais moi aussi Paul.

Julie Rocheleau, Normand Grégoire d'après l'œuvre de Claude Jasmin, La Petite Patrie,La Pastèque;

Michel Rabagliati, Paul dans le Nord, La Pastèque

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