LES BLOGUES
15/01/2016 08:53 EST | Actualisé 15/01/2017 05:12 EST

Jean Giraud: le bédéiste et son double

Jean Giraud, alias Mœbius, alias Gir, le mythique dessinateur aux personnalités multiples, reste difficile à saisir.

10 mars 2012 :Jean Giraud, alias Gir, alias Mœbius, grand chaman de la bande dessinée mondiale, rend son dernier souffle, laissant une vide immense sur la planète bédé. Une absence qui saute en pleine figure après la lecture de la troisième mouture de Docteur Mœbius et Mister Gir, la très longue entrevue, sur plus de trente ans, que le mythique dessinateur aux deux personnalités accordait au metteur en scène, homme d'opéra et exégète du 9e art, Numa Sadoul. À l'occasion de la sortie de cette nouvelle version nous avons discuté avec lui du paradoxe Giraud/Mœbius.

«Jean Giraud est un des rares bédéistes qui a été capable de travailler sur deux genres totalement différents sans devenir fou, sans perdre ses repères. Tout simplement parce Mœbius et Giraud fonctionnaient très bien séparément, ils se connaissaient parfaitement, il n'y avait donc aucune chance qu'ils se perdent», explique-t-il de sa voix enrouée.

À Giraud et Mœbius on pourrait aussi rajouter une troisième personnalité : Gir, trait d'union entre les deux autres, du moins dans les 3 premiers albums de Jim Cutlass. Une constatation partagée par l'auteur, qui souligne du même souffle que les derniers Blueberry se «mœbiusaient» tranquillement. «Vous savez, Jean Giraud envisageait de confier le scénario d'un Blueberry à Mœbius.»

Le fameux Blueberry 1900 - fantasme de tous les aficionados de la série - dessiné par Boucq, où selon la légende la plus célèbre tête brulée de la bande dessinée franco-belge consommait des drogues hallucinogènes dans une ambiance de sciences occultes et de chamanisme, aspects qu'on retrouvera en 2004 dans l'adaptation cinématographique de Jan Kounen. «Malheureusement la succession de Charlier s'est opposée au projet.»

Mais qu'il ait trois personnalités ou une seule, qui comme un diamant irradie d'une lumière distincte chacune de ses facettes, Jean Giraud reste difficile à saisir, même pour un grand connaisseur de son œuvre doublé d'un ami personnel, comme l'était Sadoul. «Je ne crois pas qu'on puisse le saisir complètement. J'ai saisi quelques facettes par-ci, par-là, mais pas toutes. Il en avait tellement que même ses proches les plus proches n'arrivaient pas à en faire le tour complet.»

C'est pourquoi Sadoul a eu la brillante idée de regrouper ensemble les confidences de Giraud et celles de Mœbius. Une stratégie parfaite pour mieux saisir la complexité de l'artiste et la richesse de ses personnalités. «Ça c'est fait naturellement au fil des conversations. Je n'avais pas conçu de plan et, à la lecture des entrevues, je me suis aperçu que ça ressortait mieux de cette façon. Ce qui n'aurait peut-être pas été le cas si on avait fait des plans et des regroupements un peu abusifs. Il fallait le laisser errer sur différents chemins pour saisir mieux ses différentes personnalités.» Jean Giraud se livre devant nous sans pudeur et aborde aussi bien ses relations personnelles que professionnelles, ses amitiés, ses projets, ses envies, ses contradictions, ses relations avec certains gourous, et même certains aspects plus techniques comme l'épineuse question des droits d'auteurs et ses relations avec Dargaud et les éditeurs en général.

Toutefois, une fois le livre terminé il reste toujours la même question : Qui était-il vraiment ? Gir ou Mœbius ? «Je pense que Mœbius était celui qui était le plus proche de sa véritable personnalité. C'était la facette la plus profonde de sa personnalité et c'est celle vers laquelle il s'est le plus abandonné au fil de sa vie, surtout vers la fin où Mœbius a pris le dessus.» Ce qui pourrait expliquer la production très irrégulière de ses Blueberry à partir de 1995. « C'était clair pour lui qu'il avait une barrière entre les deux créateurs. Mœbius c'était son fond, et Gir c'était ce qu'il arrivait à force de travail. C'est pourquoi j'ai rétabli le bon titre dans cette nouvelle édition soit Docteur Mœbius et Mister Gir, alors que dans la première édition j'avais fait le contraire. Le docteur Mœbius c'est lui. Mister Gir, c'est une invention de sa vie et de son œuvre.»

Mais si Mœbius est le véritable Jean Giraud, il ne faut pas croire pour autant qu'il détestait faire du Blueberry. Au contraire, il y prenait beaucoup de plaisir. «Jamais il n'a fait ça contraint et forcé. Il savait que ce sont ces albums qui faisaient vivre la boutique. Il les faisait avec d'autant plus de plaisir qu'il avait appris son métier dans l'ombre de Jijé en faisant du western. C'était un moyen d'expression qui lui était naturel.» Et qui marquera encore plusieurs générations de dessinateurs. «Je ne pense pas que son nom va disparaître. Regardez Franquin : il continue d'influencer les jeunes dessinateurs, même s'il est mort depuis 1997. Ça sera la même chose pour Giraud.» Et quand on regarde le fabuleux Undertaker de Dorison et Meyer, il faut reconnaitre que Numa Sadoul à raison : l'héritage de Giraud est encore très présent. «Et il le sera pour plusieurs décennies, j'en suis certain.»

Il reste maintenant à rendre Mœbius aussi connu, notoire et célèbre que Gir, parce que même si son génie est reconnu dans plusieurs milieux il reste que son succès populaire n'a jamais atteint celui de Blueberry. «Il faudrait que le grand public découvre cette œuvre qui est quelques fois un peu hermétique, un peu compliquée, un peu trop imaginative pour nos petits critères de la bande dessinée», plaide en terminant Sadoul.

Ce que ce fabuleux bouquin fait déjà en partie.

• Numa Sadoul, Docteur Mœbius et Mister Gir, entretiens avec Jean Giraud, Casterman.

VOIR AUSSI SUR LE HUFFPOST

Galerie photo Les billets de blogue les plus lus sur le HuffPost Voyez les images