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04/05/2019 06:00 EDT | Actualisé 04/05/2019 06:00 EDT

«Hitler»: vie et mort d'une abomination

L'exercice de transformer l'apocalypse hitlérienne en comédie est un difficile exercice où ceux qui s'y attèlent doivent être constamment en équilibre sur la mince ligne qui sépare le respect de l'insulte.

Le 30 avril dernier on commémorait le 74e anniversaire du suicide d'Adolf Hitler. Depuis cette pathétique sortie de scène, on ne cesse d'analyser le dictateur sous toutes ses coutures. Plus rien ne nous est inconnu du plus grand monstre, ex aequo avec Staline, du XXe siècle.

Plus rien? Pas tout à fait, il arrive encore que quelques bouquins surprennent en dévoilant des informations moins connues sur sa personnalité et son parcours ou encore en les présentant sous un nouvel angle.

Des bouquins comme la captivante biographie dessinée de Bernard Swysen et Ptiluc publiée chez Dupuis.

Que la bête meurt

Il est très difficile d'aborder une incarnation du mal comme Hitler à travers le prisme de l'humour. Idem pour le régime nazi, ses politiques génocidaires et ses fonctionnaires, incarnations du mal ordinaire.

Pour un La vie est belle de Roberto Benigni, un Le dictateur de Charlie Chaplin ou, dans une moindre mesure, un Les producteurs de Mel Brooks, on compte combien de flops à la The Day the Clown Cried?

L'exercice de transformer l'apocalypse hitlérienne en comédie est un difficile exercice où ceux qui s'y attèlent doivent être constamment en équilibre sur la mince ligne qui sépare le respect de l'insulte.

Ce difficile équilibre, Ptiluc, lui, le maitrise parfaitement. Il y a dans son Hitler, la véritable histoire vraie un délire absurde qui jamais ne vient désamorcer le drame qui se joue devant nos yeux et occulter le message que les auteurs veulent transmettre.

Il faut dire que le dessin animalier et le trait irrévérencieux et un brin «destroy» de Ptiluc aident beaucoup à instaurer ce climat d'absurdité qui teinte la bande dessinée. Une absurdité qui, au fil des pages, se transforme en une tragédie dramatique, inquiétante et déstabilisante. Rapidement, les rires francs des courtes répliques déjantées et très «gotlibiennes» des personnages d'arrière-scène se transforment en rires malaisants et nerveux à mesure que la chape hitlérienne tombe brutalement sur l'Europe.

Courtoisie

Bande dessinée dense et volumineuse — elle compte près de 110 pages — Hitler, la véritable histoire vraie, vaut le détour. La connaissance de l'Histoire et l'utilisation parcimonieuse d'un humour au parfum du Pilote de la grande époque permettent aux auteurs d'aborder intelligemment et efficacement les notions dont les plus abjectes du nazisme sans pour autant manquer de respect à la gravité du sujet.

Seul petit reproche la biographie dessinée aurait mérité deux tomes au lieu d'un seul. Le premier, sur la jeunesse du dictateur jusqu'à son élection, le second sur sa prise de pouvoir jusqu'à sa mort.

En séparant le sujet en deux volumes les bédéistes auraient pu éviter ce sentiment de tourner les coins un peu rond, qui est plus présent, il est vrai, dans la seconde moitié de l'album. Comme s'ils s'étaient sentis coincé devant le sujet et qu'ils avaient dû couper des éléments importants pour répondre au nombre de pages.

Mais je serais bien malaisé de reprocher quoi que ce soit à cette excellente bande dessinée, qui va devenir, j'en suis certain, une biographie incontournable de ce monstre et qui devrait faire partie des lectures scolaires de nos étudiants.

L'espion qui venait de la Gaspésie

On aime bien imaginer le Québec des années 30 comme une société à l'écart du monde, en marge des idées qui bouleversent l'Occident. On aime bien imaginer ce Québec, mais il reste qu'il n'était pas aussi imperméable que l'on aime bien le croire.

Au contraire loin d'être isolé, le Québec a été traversé par les grands courants de la pensée mondiale et par les événements qui ont secoué la planète. La Seconde Guerre mondiale en est un exemple probant de cette situation. Et c'est cette Seconde Guerre mondiale qui est au cœur de L'espion de trop, la toute dernière bande dessinée de Voro et Frédéric Antoine.

9 novembre 1942. Alors que le gouvernement Diefenbaker rompt ses liens diplomatiques avec la France de Pétain, Werner Von Janoswski soldat allemand indiscipliné et à deux doigts d'être envoyé sur le front Russe, débarque en pleine nuit dans la-Baie-des-Chaleurs, première étape d'une mission que lui a confié l'amiral Canaris, grand patron de l'Abwerh. Hélas à peine débarqué en Gaspésie, Janoswski est victime d'une guigne qui ne le lâche pas. Trop de malchances pour être un effet du simple hasard. Et si l'espion était un sacrifié dans la guerre interne que se livre l'Abwerh et le SD d'Himmler?

Courtoisie

Si le sujet est fascinant, la période historique captivante, j'avoue que j'ai été un peu déçu par L'Espion de trop. Non pas que la BD n'est pas intéressante. Au contraire, c'est une bande dessinée efficace, menée de main de maitre par un Voro dynamique et enthousiaste et par un Frédéric Antoine qui connait les ficelles d'un bon scénario d'aventure.

Non, si je suis déçu c'est que j'aurais aimé que cet Espion de trop fasse l'objet de deux albums ou du moins, de plus de pages. Tout comme dans le Hitler de Swysen et Ptiluc, j'ai l'impression que tout se déroule trop rapidement.

Si la première partie de l'album est parfaite et prends le temps de mettre en place le pourquoi, la seconde partie qui se passe en terre québécoise, elle, va trop vite.

Alors que j'aurais aimé comprendre un peu plus les motivations de certains personnages, alors que j'aurais aimé frémir lors la traque de l'espion, j'ai l'impression que l'album ne se rend pas au bout de ses promesses. Peut-être à cause du 48 pages.

C'est dommage, parce que l'épopée de Von Janoswski en territoire québécois a un potentiel certain. Manifestement les bédéistes n'ont pas exploité toute la richesse du filon qu'ils avaient entre les mains.

La prochaine fois, peut-être

Comme vous le savez sans doute, l'aventure des blogues du Huffington Post se termine bientôt. Je voudrais remercier la talentueuse équipe qui m'a donné la chance de parler bande dessinée et roman à chaque semaine tout au long de ces trop courtes années.

Ce fut un grand honneur, samedi après samedi, d'explorer la richesse du 9e art et de partager ma passion. Ces années compteront parmi les plus belles de ma vie.

Merci à toute l'équipe du Post, particulièrement Sarah et Aude, aux bédéistes et aux lecteurs de m'avoir accordé votre confiance et votre temps. Nous nous reverrons bientôt sur d'autres plateformes pour causer bédé.


Swysen, Ptiluc, Hitler, la véritable histoire vraie, Dupuis.

Voro, Frédéric Antoine, L'espion de trop, Glénat.

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