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30/09/2016 10:01 EDT | Actualisé 19/10/2016 02:18 EDT

«La grande aventure du journal Tintin»: des bulles de nostalgie

C'est tout un pan de ma jeunesse, et peut-être de la vôtre, qui défile au fil des pages de cet incontournable bouquin.

1975, ma mère fait des ménages chez une famille de la petite bourgeoisie d'Outremont. En plus d'améliorer un peu notre ordinaire avec ces quelques dollars bienvenus, elle nous ramène des numéros du Journal de Spirou et du journal Tintin, pas les toutes récentes parutions, mais les précédentes. Une fois lues, les enfants de ses employeurs nous les donnaient, à notre plus grand plaisir. C'est le premier souvenir qui m'est revenu en mémoire en potassant avec intérêt la superbe monographie La grande aventure du journal Tintin 1946-1988 qui sera dans nos librairies dans quelques jours. Et tout comme Proust revoyait sa jeunesse en dégustant des madeleines, c'est tout un pan de ma jeunesse bédéesque qui a défilé au fil des pages de cet incontournable bouquin.

L'anecdote amuse Gauthier van Meerbeeck, directeur éditorial au Lombard et maître d'œuvre du projet. Elle l'amuse, mais ne le surprend pas. Des anecdotes semblables, il en a entendu des tonnes. Il en a même vécu quelques-unes, puisqu'il a grandi en lisant le journal Tintin. «Gamin, j'en étais un lecteur passionné. J'étais très triste quand il a cessé d'être publié en 1988. »

Amateur de la revue, il caressait depuis toujours le rêve de lui rendre enfin l'hommage qu'elle méritait. N'a-t-elle pas été la pierre d'assise sur laquelle ont reposé pendant très longtemps les Éditions du Lombard? «C'était un laboratoire fabuleux. Les jeunes auteurs, grâce aux planches publiées dans le magazine, avaient le temps d'affiner leur style, leur narration, leur graphisme, de faire leurs classes avant de publier en album. Ce qui n'est plus le cas maintenant, où il faut que presque tout soit parfait. Et pour les lecteurs, c'était aussi la possibilité de découvrir et de voir s'affirmer de nouveaux talents». Dont certains, comme Herman, Van Hamme, Vance ou Rosinsky, deviendront de véritables légendes du 9e art.

L'année 2016, qui marque le 70e anniversaire de la maison d'édition du 7, avenue Paul-Henri-Spaak, reconnaissable grâce à son immense Tintin qui veille sur Bruxelles, devient l'occasion idéale pour concrétiser son rêve et célébrer l'importance du défunt journal, disparu depuis près de 30 ans.

Parce que de l'importance, le journal en a eu. Dès sa création en 1946, il s'impose avec ses Jacobs, Martin, Cuvelier, Vandersteen et bien sûr Hergé, qui supervise de très près les bandes dessinées proposées. Et si son éternel rival Spirou est synonyme d'humour, Tintin, lui, devient la référence en matière de grande aventure. «Il y avait bien sûr de l'aventure chez Spirou et de l'humour chez Tintin, mais rapidement les deux revues se sont positionnées selon ces grands axes. Et ils influençaient aussi les styles graphiques: on parlait des gros nez de l'école de Marcinelle et du style classique, plus réaliste de Tintin. »

La recette est gagnante pour le magazine. Mais ça ne l'empêche pas de se renouveler totalement dans les décennies 1960 et 1970 et d'adhérer à une nouvelle vision de l'aventure, présentée par des auteurs qui tranchent du style classique imposé par le père de Tintin. Sous l'égide de Michel Greg, véritable stakhanoviste du 9e art, autant à l'aise dans l'humour au gros nez que dans la bd réaliste et grand dénicheur de talent, le Journal de Tintin réinvente totalement la conception de la bédé d'aventure. «C'était un très grand scénariste. Il a su donner un ton plus adulte au journal» avec des séries comme Luc Orient, Bruno Brazil, Comanche - dont une réédition est programmée pour l'année qui vient - et Bernard Prince, deux séries classiques et indémodables de la bande dessinée. Et n'oublions pas les Dany, Van Hamme, Rosinsky, Auclair, Cosey, Derib et autres Pratt qui habiteront aussi les pages du journal.

Mais si le journal Tintin passe les décennies 1960 et 1970 avec succès, il n'en n'est pas de même pour les années 1980, qui auront raison de lui. Des personnages moins charismatiques, des politiques éditoriales marquées par des tâtonnements, des hésitations, des remises en questions et une concurrence plus féroce de nouvelles revues comme À suivre, Vécu ou Circus l'empêchent de trouver le souffle nécessaire pour affronter la fin du siècle. «Personnellement, j'aimais encore beaucoup le lire à cette période, mais c'est vrai qu'il y avait moins de personnages mythiques. Et avec l'arrivée d'À suivre qui visait un public plus adulte, Tintin a eu de la difficulté à se repositionner. »

Pour Tintin, les jours sont comptés et en novembre 1988 on assiste à la toute dernière parution du vénérable magazine. «La mort du journal s'est passée au cours des mois qui ont suivi le rachat du Lombard par Média-Participation.» De leur coté, les ayants droit d'Hergé décident de lancer un nouveau magazine, sans la participation du Lombard, Tintin reporter, «plus axé sur le grand reportage dans une approche très géo». Les astres étaient donc alignés pour sa disparition, même si Gauthier van Meerbeeck soutient que le journal aurait pu passer au travers de la tourmente des 1980. «Je crois que Tintin aurait pu survivre à cette crise et rester un succès tout comme Spirou, qui est encore publié présentement.»

Mais ça, on ne le saura jamais. Toutefois, il nous reste toujours le plaisir de nous replonger dans cette grande histoire, avec l'aide de ce merveilleux bouquin et sa kyrielle de planches emblématiques de sa belle aventure. Laissez-vous tenter, c'est une merveilleuse occasion pour renouer avec l'indésirable Désiré, Spaghetti et les autres Strapontin qui ont marqué ma jeunesse... et peut-être la vôtre.

La grande aventure du journal Tintin, 1946-1988, Éditions Moulinsart/Le Lombard.

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