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08/08/2015 08:40 EDT | Actualisé 08/08/2016 05:12 EDT

Michael Farris Smith: survivre sous la pluie

Pour bien s'imprégner de ces civilisations qui implosent, deux petites productions littéraires surprenantes: Une pluie sans fin et Amère Russie.

Ce n'est pas parce que nous sommes en plein mois d'août, que les élections fédérales sont déclenchées et que, dans quelques jours, nous commémorerons le 38e anniversaire de la mort du King que nous ne pouvons pas parler de choses sérieuses... comme le chaos destructeur et la société post-contemporaine, qui s'en va chez le diable. Et pour bien s'imprégner de ces civilisations qui implosent, deux petites productions littéraires surprenantes.

Sud des États-Unis, dans un futur très très proche

Katrina n'était qu'un avertissement. Alors que le géant américain s'endormait paisiblement, avec l'assurance naïve de celui-qui-se-croit-protégé-de-tout, après le passage de l'ouragan dévastateur, le sud de son territoire devenait de nouveau le cœur d'incessantes perturbations météorologiques extrêmes. Ouragans, tornades, tempêtes se succédaient à un rythme d'enfer, amenant avec elles les vestiges de l'empreinte humaine. Devant la puissance destructrice et incontrôlable des éléments, Washington évacua les habitants vivant entre l'Alabama et le Texas, du moins ceux qui le désiraient. Les autres, ceux qui voulaient rester, doivent maintenant composer avec un «no man's land» sans loi, laissé aux caprices d'une nature déréglée et de la violence d'une humanité qui perd son nom.

Cohen, un solitaire, zombie au milieu des souvenirs de sa défunte femme, fait partie de ceux qui ont refusé de quitter sa maison. Une agression et un vol l'amèneront à s'enfoncer au cœur de la tempête, à la recherche de ses précieuses réminiscences.

Premier roman de Michael Farris SmithUne pluie sans fin n'est pas que le roman post-apocalyptique qu'annonce le synopsis. C'est aussi un roman de rédemption, un western social, une critique de l'absurdité humaine. Mais il est aussi et surtout un roman aux descriptions puissantes et aux parfums de fin du monde et de désespoir, un récit consacré à une nature en furie, qui sait nous garder en haleine page après page.

Promotion oblige, la maison d'édition Super 8, spécialisée dans de réjouissants romans de série B et de «pop culture», compare cette «pluie sans fin» à une excitante mais peu probable rencontre entre Mad Max 2 - pourquoi le deuxième et pas les autres ? Aucune idée - et La Route de Cormac McCarthy, Pulitzer de la fiction en 2007. Une comparaison qui, malheureusement, ne sert pas vraiment le roman de Michael Farris Smith.

Entendons-nous, le roman est excellent, bien écrit, plein de rebondissements. Farris Smith capte constamment notre attention. Avec son écriture efficace, rythmée et économe, l'auteur nous décrit et nous fait vivre un univers où le froid, la peur, l'isolement, la terreur et le désespoir sont le lot quotidien de ces derniers irréductibles. Sous sa plume, les tempêtes sont toujours plus effrayantes, l'odeur des arbres qui pourrissent dans les marais donnent la nausée, et cette perpétuelle pluie s'infiltre à travers nos vêtements, nous glaçant les os. Mais de là à voir une comparaison possible avec La Route, c'est un peu trompeur.

Malgré la qualité de son écriture et la force de ses descriptions, ses personnages sont unidimensionnels, leurs univers avant la grande catastrophe est abordé superficiellement, et les causes expliquant la déchéance des personnages sont quasi inexistantes. Mais peut-être que cela n'a aucune importance ? Peut-être que Farris Smith a décidé de faire table rase du passé pour mettre l'emphase sur le moment actuel ? Dans une société où seule la survie compte, le passé et le futur sont un luxe que les personnages ne peuvent se permettre.

Plus proche du Jeremiah d'Hermann, des Walking Dead et de l'excellent western de Clint Eastwood Josey Wales hors-la-loi que de La Route, Une pluie sans fin est un excellent roman post-apocalyptique. Pourtant, on ne peut que regretter l'utilisation d'une recette déjà surexploitée dans les autres œuvres du genre. Certes, Farris Smith maîtrise admirablement les codes du genre, mais on aurait aimé qu'il en repousse les frontières, qu'il explore des territoires nouveaux, qu'il se détache de ce parfum de déjà-vu.

Mais quand une recette est excellente, pourquoi s'en priver ? Même s'il manque juste une petite pincée de je-ne-sais-quoi pour la transformer en du grand art.

Tchétchénie, dans un passé pas si lointain

Moscou au milieu des années 1990. Sans nouvelles de son militaire de fils, prisonnier des Tchétchènes, une mère russe décide d'aller le chercher dans cette république ravagée par une guerre contre l'ours russe. Un geste suicidaire ? Pas vraiment puisqu'un des principaux généraux tchétchènes a affirmé aux médias être prêt à libérer des prisonniers. À la condition que leurs mamans viennent en personne le lui demander.

Fanfaronnade médiatique ou promesse réelle ? La mère courage le saura très bientôt, puisqu'elle décide d'entreprendre cette périlleuse quête qui la mènera dans une Grozny détruite, pillée, bombardée, chaotique.

Conclusion de l'époustouflant diptyque Amère Russie signé Aurélien Ducoudray et Anlor, Les colombes de Grosny ne m'a pas déçu, bien au contraire. Mené de main de maître par une dessinatrice et un scénariste en pleine possession de leurs moyens, ce nouvel opus mêle adroitement violence et espoir, dégoût et humour bon enfant - comme ce gamin qui augmente le volume de sa console parce que les bombardements russes enterrent le bruit de son jeu vidéo -, beauté du chaos et destruction totale.

À travers cette société qui s'effondre, les bédéistes nous rassurent: il reste de l'espoir, de la solidarité et de la rédemption pour l'humanité, surtout quand ceux que des militaires et des politiciens ont désigné comme adversaires s'unissent pour ne pas sombrer dans la folie meurtrière réclamée par les dieux de la guerre.

Le résultat est à couper le souffle. Malgré la gravité des propos, Amère Russie est une œuvre optimiste et humaniste qui nous rappelle que du chaos naît aussi la lumière..

• Michael Farris Smith, Une pluie sans fin, Super 8 Éditions.

• Aurélien Ducoudray, Anlor, Amère Russie - Tome 2 - Les Colombes de Grozny, Grand Angle.

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