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12/09/2015 09:08 EDT | Actualisé 12/09/2016 05:12 EDT

Les esclaves oubliés de Tromelin: la fin de l'exil

Je me suis entretenu avec Sylvain Savoia, auteur d'un de ces petits joyaux qui ont su s'imposer parmi les meilleures bandes dessinées de 2015.

L'automne pointe déjà le bout du nez avec sa rentrée littéraire pleine d'alléchantes promesses. Traditionnellement, la rentrée automnale est toujours attendue avec impatience par les amateurs de bandes dessinées après la quasi-disette de l'été. Mais curieusement, cette année la belle saison a été surprenante, excitante même, et pleine de petits bijoux. Les esclaves oubliés de Tromelin de Sylvain Savoia fait partie de ces petits joyaux qui ont su s'imposer parmi les meilleures bédés de 2015.

Pour clore ce très bel été je me suis entretenu avec Sylvain Savoia. Rencontre avec un de ceux qui a permis à ces esclaves oubliés de retrouver leur place dans notre mémoire.

1761, une soixantaine d'esclaves s'échouent sur les plages de Tromelin, un minuscule îlot perdu au milieu de l'océan Indien. Pendant 15 ans, ils survivront dans ce milieu impitoyable, stérile, isolé du reste du monde. En 1776, quinze ans après le naufrage, les huit survivants seront enfin rapatriés à Madagascar, mettant fin à une incroyable aventure humaine qui, peu à peu, disparaîtra de notre mémoire collective.

Cette disparition aurait pu être définitive, n'eut été de la publication d'un article journalistique et d'un bédéiste amoureux de l'Histoire et des épopées humaines plus grandes que nature.

«J'ai découvert leur histoire grâce à un article du Monde. Le journaliste faisait un résumé d'une expédition archéologique qui, en 2006, avait entrepris des fouilles pour retrouver la trace de l'Utile, le négrier qui convoyait ces esclaves illégaux.»

Séduit par l'article, impressionné par le drame de ces malheureuses victimes - «Il y avait plein de thèmes inspirants, l'esclavage bien sûr mais aussi le naufrage, l'abandon, l'exil, l'île déserte et la mission archéologique» -, le créateur se met en contact avec le responsable de la mission pour en savoir plus.

De fil en aiguille, le bédéiste devient membre d'une nouvelle expédition, où se retrouve aussi un documentariste. Si la présence d'un bédéiste au sein d'une équipe de scientifiques peut en surprendre plus d'un, c'est que le responsable du groupe avait une idée bien précise en tête. «Les archéologues voulaient que je pose un regard différent sur leur travail et l'histoire de ces esclaves, plus émotif, moins scientifique. À la différence du documentariste, je peux personnaliser la mission, m'y inclure, créer un lien avec le lecteur, lui permettre de vivre lui aussi l'expédition.»

Bref humaniser le travail précis, minutieux, quelques fois frustrant mais, surtout, méconnu de l'archéologue aurait pu compléter le bédéiste.

Mélangeant habilement un narration plus classique à une autre plus proche des carnets de voyage, la bande dessinée juxtapose la vie quotidienne de l'expédition archéologique et celle des esclaves emprisonnées sur cette île bercée par le rythme régulier et hypnotisant de la mer, des vents et du tintamarre incessant des oiseaux. «J'ai fait beaucoup de croquis, de photos et de dessins sur place, mais je les ai redessiné à mon retour en France. Je n'avais pas le choix, je devais créer une cohérence narrative et graphique. Je me suis appliqué à rester le plus près de ce que j'avais ressenti et de ce que j'avais noté pour ne pas dénaturer les émotions vécues.»

Des émotions encore très présentes chez lui: «Il ne suffit que d'une lumière, d'un coup de vent ou d'une odeur de feu de bois pour que je retourne à Tromelin et à Madagascar.»

Grâce à son ingénieuse cohabitation de deux styles et son utilisation sensible de l'aquarelle, Savoia restitue ces émotions et partage avec nous la fébrilité des archéologues devant l'histoire qui se dévoile sous leurs yeux et l'angoisse de ces esclaves coupés de leurs racines, abandonnés par leurs dieux et leurs ancêtres

«La plupart des Malgaches naufragés venaient des hauts plateaux. Ils n'avaient jamais vu la mer. Et soudainement, ils se retrouvaient en pleine mer, arrachés à leur milieu et à leurs coutumes, avec des Français dont ils ne comprenaient ni la langue, ni la culture. Les Malgaches ont un rapport très fort avec les ancêtres et la terre. Leurs dieux sont les ancêtres enterrés sur leur terre. Se retrouver abandonné sur une île à des kilomètres de la présence ancestrale fut une expérience traumatisante pour eux», précise le bédéiste, qui a parcouru Madagascar pendant plusieurs semaines avant la rédaction de sa bande dessinée. «Je suis allé à la rencontre des Malgaches pour comprendre leurs relations avec la terre, la mort et le sacré. C'était essentiel pour bien nourrir mon histoire.»

Plus de 250 après le naufrage de l'Unité, Sylvain Savoia, grâce à sa bédé, aura contribué à faire connaître leur épopée digne des plus grandes légendes maritimes. Un témoignage émouvant pour leur redonner une place dans notre mémoire. «La bande dessinée a permis de sensibiliser les lecteurs à leur destin. C'est l'intérêt des livres: provoquer une émulation, faire vivre l'histoire en dehors du livre.»

Et elle vivra effectivement en dehors des planches, puisque dès octobre une exposition consacrée à ces oubliés aura lieu au Musée d'histoire de Nantes et visitera par la suite plusieurs autres villes de l'Hexagone. «Ce n'est pas la seule, il y a une autre exposition qui s'organise et qui se promènera dans l'océan Indien, à La Réunion et à Madagascar, et on retrouve maintenant une stèle sur Tromelin pour nous rappeler leur aventure.»

Des initiatives qui, espérons-le, leur permettront de ne plus disparaître dans les zones plus sombres de notre oubli collectif.

• Sylvain Savoia, Les esclaves oubliés de Tromelin, Dupuis.

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