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16/03/2019 06:00 EDT | Actualisé 27/03/2019 15:09 EDT

«Entretien avec Gotlib», des bulles et du plaisir

Véritable magicien des mots, Sadoul traduit et met en scène parfaitement la mélodie, le rythme et l'émotion des réponses de Gotlib.

Automne 1970. Chaque lundi, je me retrouve dans la cuisine de Mme Bouchard, une infirmière qui reste à quelques rues de chez moi. Semaine après semaine, Mme Bouchard me désensibilise de mes nombreuses allergies. Pour tromper l'ennui, puisque je dois attendre une demi-heure dans sa cuisine pour prévenir les réactions possibles, Mme Bouchard me prête des bédés de la bibliothèque de son plus jeune fils. Des Pif, des Placid et Muzo, des Arthur le fantôme et surtout des Gai-Luron de Gotlib. Sans le savoir, la brave Mme Bouchard m'avait aussi inoculé l'humour «gotlibien» qui m'a fortement influencé, comme plusieurs gamins et sur plusieurs générations.

«À l'époque de mes entretiens, je savais qu'il avait laissé une empreinte importante chez les amateurs de bandes dessinées, mais pas a ce point, explique Numa Sadoul, qui vient de publier Entretiens avec Gotlib. Je l'ai su le lendemain de sa mort en consultant les informations françaises. Il y avait eu à ce moment une couverture importante de son influence.»

Courtoisie

Il faut dire qu'avec son humour qui métisse allègrement l'humour potache français, le double sens à la Monty Python et les franches déconnades à la Mad, Gotlib avait tout pour séduire les mômes et les adolescents d'ici et d'ailleurs.

«Il a réalisé deux créations marquantes qui étaient universelles: les Rubrique-à-brac et Hamster Jovial. Et même si les Rubrique-à-brac demandaient une connaissance du français — ce qui n'était pas le cas d'Hamster Jovial — les gens pouvaient quand même comprendre sa dérision du quotidien.» Un quotidien qui, malgré les différences culturelles, ressemblait au nôtre que l'on soit Québécois, Sénégalais, Espagnol, Australien, Italien, Russe ou Taïwanais.

Ouvrage à la fois nouveau et ancien, Entretiens avec Gotlib est une fabuleuse rencontre avec le génial auteur si emblématique de la bande dessinée des décennies 60-70-80.

«En fait, j'ai repris deux longues entrevues qu'il m'avait accordées au début des années 70 et qui avaient été la base d'une analyse sur Gotlib que j'avais faite pour les éditions Albin Michel. À l'époque, l'éditeur ne voulait pas d'un recueil d'entretiens, il voulait une analyse. Je l'ai donc rencontré deux fois en 1971 et en 1973. Durant ces entrevues qui duraient plusieurs jours, je partageais mon quotidien avec sa famille et lui.»

Une stratégie qui deviendra vite la marque de commerce de Sadoul et qu'il utilisera par la suite pour ses fabuleux livres sur Franquin, Moebius, Uderzo, Tardi et Vuillemin. «En passant mes journées avec lui — j'habitais littéralement chez lui —, je le voyais vivre au quotidien. Comme ça, on développait une intimité et une complicité qui faisaient tomber les barrières. Mais attention, complicité ne veut pas dire que je perdais mon sens critique. Au contraire, Gotlib savait que j'allais lui poser des questions difficiles.»

Des questions auxquelles il répond avec une franchise et une lucidité désarmantes. Ce qui n'est pas toujours le cas pour ce genre d'exercice. «Si on regarde mon Moebius, on s'aperçoit qu'il fait souvent des pirouettes pour éviter les questions plus difficiles ou plus personnelles. Franquin, quant à lui, était quelques fois irrité face à certaines questions. Il finissait par répondre, mais ce n'était pas toujours facile; il fallait que je revienne à la charge.» Chez Gotlib, on ne retrouve rien de cela.

Véritable magicien des mots, Sadoul traduit et met en scène parfaitement la mélodie, le rythme et l'émotion des réponses de Gotlib. Une sensibilité normale pour l'auteur qui est aussi metteur en scène pour différents opéras. «J'ai l'impression que j'ai la même démarche dans mes mises en scène que dans mes entretiens. Je mets en scène des mots, mais aussi des sentiments. Je crois que ce qui fait le secret de mes entrevues, c'est ce lien sentimental qui existe entre l'invité et moi. C'est pour ça que généralement, je ne fais que des entrevues avec des gens que je connais et que j'aime. Ça me permet d'aller plus loin dans mes questions.»

Courtoisie

Bouquin introuvable depuis des décennies, le Gotlib de Sadoul n'a pas, à la différence des autres entretiens, connu de mise à jour. Et ce n'est pas faute d'avoir essayé. «Je lui en ai parlé quelques fois, mais il a toujours refusé. Il trouvait que le livre n'était plus d'actualité.»

Il faut dire que lors de sa publication, il était très marqué par la psychanalyse à gogo des années 70. «À ce moment, Gotlib était à fond dans la psychanalyse et moi, ça m'excitait beaucoup aussi. Mais avec le temps, il s'en était détourné et le bouquin lui plaisait moins. Et puis, il en avait parlé négativement dans son autobiographie. Mais, il faut reconnaitre qu'il y avait une surenchère de psychanalyse. Tout était devenu prétexte à de la psychanalyse tordue. Disons qu'elle était un peu excessive. Bref, on a eu un froid pendant quelques années. Et un jour, je me suis dit que si je ressortais le livre sous forme d'entretiens, il dirait peut-être oui. Et dans ce cas-là, nous n'aurions qu'à faire une entrevue de mise à jour. Mais beaucoup trop de temps s'était écoulé et il était trop épuisé et trop malade pour cette dernière entrevue.»

Toutefois, l'absence de cette dernière entrevue ne nuit pas du tout au grand plaisir que procurent ces entretiens. «À vrai dire, il ne manque que la période Fluide Glacial.» Mais il était déjà moins présent comme dessinateur et agissait beaucoup plus comme découvreur de jeunes bédéistes talentueux.Des talents qui ont pour nom Binet, Foerster, Maester, Lelong, Edika, Goosens, Gimenez et plusieurs autres.

Sans le savoir, Gotlib avait repris le rôle du Goscinny de Pilote, le Goscinny qu'il admirait tant et dont il en avait presque fait son père.

La boucle est bouclée.


Numa Sadoul, Entretiens avec Gotlib, Dargaud.

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