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01/09/2018 06:00 EDT | Actualisé 01/09/2018 06:00 EDT

Churchill s’en va en guerre, mironton mironton mirontaine!

Bienvenue dans Churchill pour les nuls.

S'il y a un homme politique du siècle dernier bénéficiant d'un regain de popularité ces dernières années, c'est bien Winston Churchill. Il ne se passe pas une semaine sans qu'un politicien, un observateur politique ou un quidam le cite pour un tout ou pour un rien. Le hic, c'est qu'on se l'approprie sans vraiment le connaitre. Une chance pour nous la bande dessinée vient de s'intéresser à son histoire. Bienvenue dans Churchill pour les nuls.

Du sang, du labeur, des larmes et de la sueur

J'aime bien la collection de Glénat et Fayard. Ils ont fait l'histoire. Ces BD racontent, grâce à une trame narrative généralement intéressante, les moments phares des grands personnages de l'Histoire.

Bien sûr, on retrouve un didactisme, quelques fois un peu lourd, et des raccourcis qui ne tiennent pas toujours compte de toute la richesse des personnages célébrés, mais il reste qu'il s'agit de bonnes vulgarisations historiques.

Churchill est un géant du XXe siècle, un de ceux qui ont profondément marqué l'histoire et qui encore aujourd'hui ont une influence notable sur la société. C'est d'autant plus vrai au Royaume-Uni, où l'on peut compter sur les doigts une seule main les politiciens qui ont laissé une empreinte aussi profonde que lui sur la vie politique anglaise. Il est donc normal que chacun se soit approprié Churchill; un Churchill qui souvent n'a rien à voir avec l'original.

Glenat

Devant un individu de cette stature, Glénat et Fayard n'avaient pas d'autres choix que de lui réserver une place de choix dans leur collection. Et preuve de son importance: ce n'est pas un, mais bien deux tomes qui lui sont consacrés; le premier vient d'être lancé.

La bio dessinée peut s'apparenter à une multitude de sauts temporels ou à des instantanés pas toujours contextualisés.

Comme il s'agit d'un collage d'événements significatifs liés entre eux chronologiquement, la bio dessinée peut s'apparenter à une multitude de sauts temporels ou à des instantanés pas toujours contextualisés. Mais n'est-ce pas le prix à payer pour rendre compte d'une vie aussi mouvementée que celle de Churchill?

Et si on peut se sentir frustré par le choix des événements ou par leur contextualisation, il ressort quand même de cette lecture une impression de mieux le connaitre, de voir qu'il est beaucoup plus que cette machine à citations dans laquelle l'inculture aime l'enfermer.

Le scénariste Delmas, avec l'aide du spécialiste «churchillien», l'historien François Kersaudy, a judicieusement choisi les faits d'armes du grand politicien et n'a pas hésité à le montrer sous un jour plus nuancé.

Impitoyable, le politicien ambitieux et imbu de lui-même n'hésite ni à critiquer autant ses adversaires politiques que ses alliés en public, ni à changer de parti quand la situation l'exige, ni à nourrir de nombreux conflits d'intérêts – n'était-il pas à la fois une journaliste correspondant de guerre et une tête brûlée de l'armée britannique, couvrant pour la presse les conflits auxquels il prenait part comme militaire?

Tallandier

Homme public à la poigne de fer, têtu et d'une lucidité exceptionnelle, Churchill, sous la plume de Delmas, est d'autant plus intéressant qu'on le sent fragile, conciliant au prix d'efforts constant sa part d'ombre et sa part de lumière. Une image très loin de celle qu'ont retenue les productions culturelles le mettant en scène.

Loin d'être ce héros désincarné sans peur et sans reproche ou ce dirigeant intransigeant, alcoolique, ce Churchill est résolument humain dans toutes ses forces et ses faiblesses, à l'image de cette première moitié du XXe siècle instable traversé par des tensions, des utopies et des espoirs aussi violents que grandioses.

La course à la une

Une fois lu le Churchill historique, vous êtes maintenant mieux équipé pour apprécier le Churchill et moi, dernière BD de Frank Giroud, qui nous a quitté le 13 juillet dernier, et d'Andrea Cucchi. Non pas que ce soit obligatoire pour bien comprendre cette intrigue, mais la lecture de Delmas permet de mieux saisir le contexte politico-social dans lequel va évoluer Clementine Harper. Cette dernière est amoureuse folle du jeune Winston Churchill, jeune grand reporter, militaire et politicien redoutable.

Mais en cette fin de XIXe siècle, une fille de maquignon ne peut espérer séduire l'illustre descendant du Duc de Malborough, le fameux héros de Malbrough s'en va en guerre. Pour attirer son attention, la jeune amoureuse décide donc de devenir une journaliste d'enquête - dans une société qui n'accepte pas les femmes journalistes – aussi célèbre que lui. Pour la journaliste commencera alors une série d'enquêtes sur les asiles psychiatriques anglais, l'Afrique du Sud déchirée par son conflit avec le Transvaal et l'Orange boer, les camps d'internement britanniques, qui l'amèneront à devenir l'égal de Churchill.

casterman

On le sait, Giroud est passé maître dans l'art de métisser la petite histoire plus émotive à la grande beaucoup plus froide. Et encore une fois, sa recette fonctionne à merveille.

À travers le destin de Clementine Harper, c'est aussi la lutte des premières féministes, les excès du libéralisme triomphant, le colonialisme britannique, les relations internationales européennes tendues et la naissance du journalisme d'enquête que met en scène le scénariste et qui deviennent les véritables vedettes de son récit. La carrière de Churchill et les efforts de séduction de Clementine révèlent le ciment qui lie ces différentes tensions qui ébranlent la société britannique.

Passionnante, la bande dessinée aurait toutefois mérité au moins deux tomes au lieu d'un seul, histoire de permettre au scénariste de développer certains événements qui mériteraient plus d'approfondissement, comme il l'avait fait jadis pour son Louis la guigne, tant la période est riche et séduisante.

Glenat

Bref, une utilisation judicieuse de Churchill, une exploration réussie dans une période fascinante qu'on a tendance à occulter, mais qui aurait dû avoir plus de tomes et un dessin plus mature, plus assuré et moins statique.


Delmas, Regnault. Cammardella, Kersaudy, Churchill, tome 1, Glénat/Fayard.

Frank Giroud, Andrea Cucchi, Churchill et moi, Casterman.

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