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22/08/2015 08:39 EDT | Actualisé 22/08/2016 05:12 EDT

«Ab Irato»: la révolution de Thierry Labrosse

À l'occasion de la sortie de L'enfant prodige, dernier volet de son triptyque Ab Irato, nous avons rencontré le bédéiste rosemontois Thierry Labrosse.

New York, Los Angeles, Paris, Londres. Des métropoles tentaculaires qui nourrissent l'imaginaire de la science-fiction post-apocalyptique depuis toujours. À ces Babylone modernes, ont peut maintenant ajouter Montréal grâce à Thierry Labrosse. À l'occasion de la sortie de L'enfant prodige, dernier volet de son triptyque Ab Irato, nous avons rencontré le Rosemontois pour parler de sa conclusion. Mais est-ce vraiment la fin?

«En principe c'est la conclusion», lance tout de go le bédéiste. «Mais c'est certain que si la série connaît des ventes exceptionnelles, il pourrait y avoir une suite», s'empresse-t-il d'ajouter, pour ne pas fermer la porte à un potentiel quatrième tome. Une suite, oui, parce que malgré la conclusion heureuse, il est possible que les rebelles d'aujourd'hui deviennent les dictateurs de demain et que leurs nobles idéaux altruistes soient remplacés par la soif du pouvoir total. Ça s'est déjà vu.

Un avenir sombre.

Et c'est ce parfum de plausibilité qui constitue une des grandes forces de l'œuvre de Labrosse. Exit la science-fiction à la Star Wars avec ses voyages spatiaux, ses combats intergalactiques et ses religions de pacotille. Labrosse propose plutôt un univers qui ressemble étrangement au nôtre: pessimiste, glauque, inquiétant. «J'ancre mes histoires dans la réalité, je veux que le lecteur se dise que c'est possible. Dans mon futur, l'humain en arrache à cause des ses comportements. Quand on regarde les dérives actuelles comme la surconsommation, l'exploitation à outrance de la planète, il est possible que tout se détériore. C'est cette possibilité qui apporte le vernis de crédibilité à mon monde.»

Un avenir sombre fortement influencé par la faillite des promesses utopiques de la génération Woodstock et par le cinéma de science-fiction des années 1970 (La planète des singes, Zardoz, Logan's Run, etc.) «J'ai été influencé par ce cinéma», précise le dessinateur qui a grandi avec ces productions. «J'aime bien travailler sur les pontifes de ce genre. Je ne réinvente pas la roue, mais j'aime les utiliser à ma sauce.»

Et s'il s'aventure sur les mêmes chemins pessimistes visités par les créateurs SF des seventies, il les adapte quand même à l'air du temps. Plus question de dictateurs fascisants prêts à tout pour conquérir et garder le pouvoir, Labrosse préfère se pencher sur les puissantes corporations, ici un géant pharmaceutique qui contrôle un vaccin de rajeunissement, qui, dans l'ombre, préfèrent tirer les cordes des gouvernements fantoches. Une dictature plus subtile, mais plus puissante, cachée derrière des faux-semblants de démocratie.

«On à tendance à penser que c'est le gouvernement qui décide. C'était peut-être le cas il y a 20 ans, mais est-ce que c'est encore le cas aujourd'hui? On a juste à regarder où et pourquoi va l'argent, et on s'aperçoit rapidement que le gouvernement ne décide rien. Quand je regarde qui manipule et qui contrôle l'argent et les nouvelles technologies, je pense que je suis assez proche de la vérité.»

L'aventure solo

Cette intuition est importante pour le participant du site La Contrebande.com parce qu'elle confirme la pertinence de son scénario, comme s'il avait besoin d'être rassuré.

Si l'affirmation étonne, c'est qu'il faut savoir qu'il mettait pour la première fois en image une de ses histoires. Une situation qui l'inquiétait, d'autant plus qu'il venait de quitter Moréa - une bande dessinée qui marchait bien, 30 000 exemplaires, scénarisée par un poids lourds de la bd franco-belge, Arleston - pour se lancer dans l'aventure d'une bédé en solo.

Reconnu pour la qualité de son dessin, Labrosse devait maintenant s'établir comme scénariste. De quoi faire frémir n'importe quel créateur bédé, même le plus courageux du monde, et un passage obligé emprunté par plusieurs légendes du 9e art.

«Plus jeune je ne voulais pas écrire mes propres histoires, je voulais dessiner. Mais à force de travailler avec des scénaristes (bédé, storyboard, etc.) j'ai ressenti le besoin de raconter mes propres histoires. Quand j'ai abandonné Moréa, parce que j'en avais fait le tour, j'ai décidé d'apprendre à écrire. Aujourd'hui je suis très content du résultat et j'aime écrire.»

Avec le résultat que la narration de cet Enfant prodige est beaucoup plus mature et plus proche des caractéristiques d'une écriture bédé héritée des Van Hamme, Greg, Hermann, Dufaux et autres grands scénaristes européens, que les deux autres tomes.

Et si Labrosse maîtrise mieux le scénario qu'avant, il se détache aussi de ce qui a fait sa griffe: ses irrésistibles pin-ups. «Attention, j'aime toujours faire des belles femmes», précise le bédéiste en soulignant qu'à l'origine, l'héroïne devait travailler dans un bar de danseuses. «J'ai découvert en écrivant mon scénario que, rapidement, l'histoire impose sa logique. Dans Ab Irato il n'y avait pas de place pour des pin-ups, mais pour des personnages féminins forts. L'emphase est sur cet aspect et non sur leur coté sensuel.»

Ce qui n'empêche pas le dessinateur de continuer à dessiner de très belles demoiselles, pour son plus grand plaisir... et pour le nôtre, avouons-le!

• Thierry Labrosse. Ab Irato, 3 tomes, Vents d'Ouest

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