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10/01/2015 10:26 EST | Actualisé 12/03/2015 05:12 EDT

«Amère Russie» et «Les voleurs de Carthage»: dessiner le chaos

Cette semaine, on s'intéresse encore au chaos. Ce qu'il y a de bien avec le chaos, c'est qu'il est une source inépuisable d'excellents scénarios, à la démesure de la fureur incontrôlable qui l'engendre, surtout en temps de guerre où tout semble permis, où toutes les règles, devenues obsolètes, sont suspendues le temps de laisser libre cours aux pires instincts humains.

Le chaos russe

Au milieu des années 90, une mère russe qui tente de survivre dans un pays en pleine débâcle politique, économique et sociale prend la route pour une Tchétchénie dévastée et meurtrie afin de retrouver son fils prisonnier des indépendantistes tchétchènes. Premier volet de la saga en deux tomes Amère Russie, Les Amazones de Bassaïev est un véritable coup de poing qui nous présente une vision de l'intérieur de la première guerre tchétchène, sans héros, sans méchants (1994-1996).

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Grâce au dessin rond, très expressif et sympathique d'Anlor qui n'est pas sans rappeler Herman et Félix Meynet, et au solide scénario de Ducoudray,Amère Russie nous fait vivre le quotidien de cette république en guerre, qui subit avec courage les assauts sauvages d'une armée beaucoup trop puissante.

Dans cet univers triste, gris, de neige sale, de gadoue, de misère, de routes défoncées, de forêts sombres et menaçantes et de froid glacial et mortel, le duo met en place deux mondes semblables et lointains qui se confrontent et alimentent avec l'énergie du désespoir, comme les Carthaginois de jadis devant Rome, ces dieux de la guerre avides de sacrifices. À l'intérieur pourtant de ce chaos il reste des êtres humains, surtout des femmes, dignes de ce nom, prêts à tout pour garder précieusement cette petite flamme d'humanité qui continue de briller en eux. Solidaires entre elles, même si elles se retrouvent dans des camps adverses, ces femmes tentent tant bien que mal de donner un sens à la vie, pendant que tout fout le camp autour d'elles, que les combats s'éternisent et que la folie meurtrière d'un monde en pleine implosion alimente la bête sanguinaire qui sommeille en chaque soldat, chaque dirigeant et chaque soldat, quel que soit son camp.

Une bande dessinée pleine d'émotions et de sensibilité, qui transpire l'espoir à chaque page, malgré l'implacable réalité d'une société qui s'écroule. Une belle découverte.

Le chaos romain

Si la Tchétchénie se retrouve dans Amère Russie en plein chaos destructeur, que dire de Carthage, la capitale punique qui a eu l'audace de faire de l'ombre à Rome, dans ce deuxième et dernier tome des Voleurs de Carthage, la nuit de Baal-Moloch

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146 avant Jésus-Christ, les Romains et leur formidable machine de guerre sont aux portes de la rivale de Rome. Mené par le général Scipion l'Africain, la cité est sur le point de tomber. Dans quelques heures, les soldats de la République vont pénétrer dans la ville, la piller, la détruire, tuer toute sa population ou en faire des esclaves. Horadamus le Gaulois et Berkan le Numide continuent pourtant de caresser l'espoir de voler une partie de l'or des Carthaginois, un trésor inestimable! Mais se lancer dans le casse de l'Antiquité, alors que la ville guette avec effroi le chaos qui déambule dans ses rues, n'est pas à la portée de tous. Déjà en temps normal, le vol semblait fou. Alors imaginez dans une ville prête a être livrée à un envahisseur violent, en mal de gloire militaire. N'est pas Danny Ocean qui veut.

Si à première vue, on sent le parfum très sympathique de la trilogie de Soderbergh, on s'aperçoit très vite après quelques pages, que loin d'être une gentille comédie d'aventure rythmée et bon enfant ce Voleurs de Carthage est une tragédie qui se cache sous le vernis de la grande aventure.

À vrai dire, le casse n'est qu'un prétexte pour observer les derniers soubresauts d'une des plus brillantes sociétés antiques qui s'effondre. Tout comme Ducoudray, Appollo présente cet angoissant moment chaotique qui annonce et précède la chute finale. Romains agressifs et brutaux, Carthaginois angoissés qui regarde la mort s'avancer inexorablement, célébrants qui dans une dernière tentative de résistance alimentent frénétiquement un Baal de plus en plus gourmand, noblesse carthaginoise qui ne sait plus quoi choisir entre la mort noble, l'arme au poing ou l'esclavage peuplent les pages de cette excellente série.

Le scénariste, père de La grippe coloniale, appuyé par le superbe dessin charbonneux, sensible et sauvage de Tanquerelle, capte avec brio et nuance cette chute fracassante où la solidarité disparait au profit de l'instinct de survie et de la fureur destructrice qui nourrissent le chaos.

Et si on pouvait noter un peu d'optimisme dans Amère Russie, Les voleurs de Carthage lui ne transpire que l'implacable désespoir et l'inexorable tristesse de la fin d'une civilisation fracassée par le glaive d'une République qui va au fil des décennies suivantes faire vivre la même expérience à plusieurs autres sociétés,

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Une superbe bande dessinée résultat de la rencontre entre deux grands artistes et d'un sujet exceptionnel.

Ducoudray, Anlor, Amère Russie, tome 1, Les Amazones de Bassaïev, Grand Angle.

Appollo, Tanquerelle, Les voleurs de Carthage tome 2 La nuit de Baal-Moloch, , Dargaud

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