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16/02/2019 06:00 EST | Actualisé 16/02/2019 06:00 EST

«Champignac»: panade à Bletchley Park

Je ne peux que lever mon chapeau devant l'intelligence du scénario, l'élégance du dessin et l'exceptionnel talent narratif de cette BD d'aventure d'une maturité remarquable.

Donner une vie propre aux personnages secondaires d'une série de bandes dessinées peut s'avérer une mission suicide. Pour un Choc — l'ennemi juré de Tif et Tondu — réussi, on dénombre combien de décevants Zorglub? Si l'idée sur papier semble irrésistible, il faut reconnaitre que bien souvent les résultats sont décevants.

J'ai appris à me méfier de ces tentatives d'exploration des vies cachées des seconds violons les plus célèbres du 9e art. Alors, à l'annonce d'une série consacrée au Comte de Champignac, avant sa rencontre avec Spirou, j'ai eu, je l'avoue, un peu peur.

Courtoisie

Le dictateur et le champignon

Une peur qui toutefois a rapidement laissé la place au plaisir d'assister à la naissance d'une série qui risque de devenir incontournable dans les prochaines années. Il y a effectivement dans cet Enigma, ce petit je-ne-sais-quoi séduisant qui laisse entrevoir des lendemains qui chantent.

Tout simplement, sabre de bois, parce que tout comme dans les deux tomes de Choc, on y retrouve ce brillant et subtil dialogue entre les qualités de la BD d'aventure de la grande époque de Spirou et celles des dernières années, fortement influencées par l'écriture télévisuelle.

On savait qu'Alan Turing avait décrypté le fameux code Enigma, ce langage inviolable utilisé par l'état-major allemand. Mais ce qu'on ne savait pas, c'est que le mathématicien et cryptologue anglais aurait été incapable de mener à bien sa mission sans l'aide d'un excentrique, mais génial scientifique Belge et mycologue hors pair Pacôme Hégésippe Adélar Ladislass, Comte de Champignac, et d'une séduisante Écossaise, brillante linguiste et championne de mots croisés, Blair Mackenzie.

Réuni par le gouvernement anglais, le trio devra craquer l'énigmatique code et déjouer les plans d'un mystérieux espion — qui semble manger à plusieurs râteliers — qui a infiltré l'équipe travaillant dans le plus grand secret au manoir de Bletchley Park, en banlieue de Londres.

Courtoisie

Je ne peux que lever mon chapeau devant l'intelligence du scénario, l'élégance du dessin et l'exceptionnel talent narratif d'Etien et de Beka. Le tandem livre ici une bande dessinée d'aventure d'une maturité remarquable. Dès la première case, on sent chez eux la maitrise de l'univers «spirouesque» et des codes de la grande aventure. Une maîtrise qu'on ne retrouve d'habitude que chez les vieux briscards de la bédé.

Sans trahir l'esprit des Spirou de Franquin, les auteurs réussissent à s'y investir et à lui donner une touche personnelle et un soupçon d'audace qui font de ce Champignac un «prequel» absolument délicieux.

Si le Comte, bien que sympathique dans les aventures de Spirou, restait unidimensionnel, désincarné, élément comique à la Tournesol, sous Franquin. Il devient avec le duo un personnage bien en chair, qui quitte avec succès son rôle de faire-valoir pour exister à part entière. Et, qui plus est, en respectant parfaitement les grandes lignes de son histoire et de son comportement tracées par le maître Franquin.

Intelligent, rythmé, plein de rebondissements, Enigma est un album réjouissant. Un album qui ouvre la porte à une série qui risque de nous surprendre au cours des prochaines années, exactement comme Choc.

Courtoisie

Paris vaut bien une BD

2119, Paris a bien changé, comme le reste du monde d'ailleurs. Il pleut toujours et plus personne ne se déplace, ni en métro, ni en avion, ni en train, ni en auto. Les Parisiens, comme le reste du monde, préfèrent utiliser le Transcore, un téléporteur qui permet d'aller partout en moins de temps qu'il n'en faut pour dire au revoir.

Mais voilà, Tristan Keys n'est pas comme tout le monde. Et comme une poignée de marginaux, de perdus, de romantiques et de touristes, il préfère prendre l'ancestral métro, arpenter le bitume de la Ville Lumière et s'intéresser à tout ce qui vient du XXe siècle. Cette époque bénie où les puces n'étaient pas encore implantées sous la peau des humains et qu'il y avait encore des cartes d'identité plastifiées.

Keys se méfie du Transcore, il ne le prend jamais, mais il l'observe toujours... méticuleusement... comme si... C'est peut-être ce regard soupçonneux qui lui permet de remarquer que de plus en plus d'utilisateurs en sortent hagards, désorientés, comme lorsque nous sommes aveuglés après l'utilisation d'un flash. Que se passe-t-il dans se téléporteur diabolique? Et s'il n'était pas aussi sécuritaire qu'on veut bien nous le faire croire?

Courtoisie

Nouvelle incursion dans le domaine de science-fiction (SF), après The End de Zep, Paris 2119 est une belle réussite. Admirablement appuyé par le trait de Bertail aux parfums du Bilal de la grande époque, mais en moins froid, Zep est manifestement à l'aise dans cette SF du quotidien un brin pessimiste, inspirée des années 70.

Heureux comme un poisson dans l'eau dans cet univers glauque froid et apocalyptique, Zep concocte un petit thriller d'anticipation, que Christin n'aurait pas renié et qui mériterait plus d'un album. On sent que le père de Titeuf commence à mieux maitriser les codes de la SF et à se détacher de ses influences cinématographiques.

Courtoisie

Si The End m'avait un peu déçu avec son parfum de déjà-vu, c'est une tout autre histoire avec Paris 2119.

Ça augure bien pour l'avenir.


Etien Bela, Pacôme Hégésippe Adélard Ladislas, Comte de Champignac, Enigma, Dupuis.
Zep, Bertail, Paris 2119, Rue de Sèvres.

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