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30/11/2018 12:34 EST | Actualisé 30/11/2018 13:21 EST

Grossesse môlaire: un événement traumatique dont on parle trop peu au Québec

Notre étude a résolu un mystère scientifique qui datait d'une quarantaine d'années!

SolStock via Getty Images
Les scientifiques et cliniciens en savent encore trop peu sur ce qui cause les GM. Mais ce qui est connu, c'est que ces femmes n'ont que peu de soutien et sont généralement livrées à elles même après le diagnostic.

Ce texte est cosigné par Magali Breguet, infirmière pivot et coordonnatrice du Réseau des Maladies trophoblastiques du Québec (RMTQ).

Avez-vous déjà entendu parler de grossesses môlaires, plus connues sous le nom de «grossesses fantômes»? Il est fort possible que non. La grossesse môlaire est un événement traumatique pour les femmes et les couples, mais dont on parle trop peu souvent. Pourtant, chaque année, environ 100 Québécoises vivent une grossesse môlaire (GM), soit environ une grossesse sur 600, tant au Québec que dans d'autres pays occidentaux. Cette situation est donc un peu plus commune qu'on pourrait être porté à le croire.

Qu'est-ce qu'une grossesse môlaire?

Les scientifiques et cliniciens en savent encore trop peu sur ce qui cause les GM. Mais ce qui est connu, c'est que ces femmes n'ont que peu de soutien et sont généralement livrées à elles même après le diagnostic.

De façon générale, les GM ont l'apparence d'une grossesse normale, sauf que dans ce cas-ci, l'embryon est non viable et le placenta se développe anormalement dans l'utérus. Il s'en suit un curetage et parfois même des traitements de chimiothérapie, puisque dans 15 à 20 % des cas, la tumeur peut conduire à un cancer de forme maligne.

La plupart de ces grossesses môlaires ne surviennent qu'une seule fois. Ces GM sont attribuables à des facteurs et accidents multiples (environnementaux et/ou faible susceptibilité génétique). Dans la moitié des cas, les GM ne contiennent aucun chromosome maternel. Bien que ce type de grossesse est étudié depuis 40 ans, les scientifiques ne savaient toujours pas comment et quand les chromosomes maternels sont perdus.

Les facteurs de risque des grossesses môlaires sont: l'âge des patientes, leur ethnicité, les fausses couches précédentes et l'utilisation de contraceptifs oraux. Le facteur le plus important est l'âge de la patiente (40 ans et +), qui multiplierait le risque par 10, tandis que les autres facteurs augmenteraient le risque de 2 à 3 fois. Dans certains cas très rares, les GM surviennent plusieurs fois et certaines de ces patientes ont une cause génétique à l' origine des GM à répétition.

Pourquoi me suis-je intéressée aux grossesses môlaires?

En tant que scientifique, choisir une thématique de recherche est souvent complexe. Cela dépend de plusieurs facteurs et le hasard peut en faire partie. Mon intérêt est dû au fait qu'au début de ma carrière, un collègue clinicien m'a consulté pour avoir mon opinion, en tant que généticienne, sur un cas familial rare: deux sœurs et leur cousine souffraient de GM à répétition.

Ayant interviewé moi-même ces patientes, j'ai été témoin de leur peine et souffrance, ce qui m'a donné la force de persévérer et de poursuivre mes recherches sur cette pathologie dans les moments plus difficiles. C'est dans ce contexte que je me suis retrouvée être la seule chercheuse au Québec à s'intéresser à la génétique des GM au Canada, et ce, depuis près de 15 ans.

L'objectif de mes travaux

L'objectif de mes travaux de recherche est de trouver les gènes dont les défauts (ou mutations) causent les grossesses môlaires à répétition.

En 2006, nous avions déjà identifié chez les patientes le premier gène responsable, NLRP7, causant des GM à répétition quand il est défectueux. Ce gène s'est avéré jouer un rôle majeur dans cette pathologie.

Maintenant, on sait que 55% des patientes aux prises avec une répétition des GM (soit deux môles ou plus) ont des mutations dans ce gène, qui sont transmises par chacun des deux parents.

Il faut savoir que les GM répétées, causées par le gène NLRP7, contiennent 23 chromosomes du père et 23 de la mère, comme toute conception normale. Or, c'est un défaut dans les ovocytes (cellule sexuelle; quelques-unes peuvent se transformer en ovule après maturation) produits par ces patientes qui cause les GM à répétition.

Plus récemment, nous avons trouvé trois nouveaux gènes, MEI1, TOP6BL, et REC114, dont les défauts causent des grossesses anormales. Cependant, le type de GM causé par ces trois nouveaux gènes est différent de celui impliquant NLRP7, car ces GM ne contiennent pas de chromosomes maternels.

Par la suite, nous avons étudié un modèle murin présentant un défaut dans le gène MeI1 et nous avons suivi le développement de ses ovocytes. Normalement, un ovocyte doit se débarrasser de la moitié de ses chromosomes afin de préparer sa rencontre intime avec un spermatozoïde, qui apportera la deuxième moitié de chromosomes. Nous avons pu remarquer que dans ce modèle murin, ce processus se déroulait anormalement.

À notre grande surprise, certains ovocytes avaient perdu tous leurs chromosomes, ils s'étaient «vidés» avant leur rencontre avec un spermatozoïde. Malgré ce fait, ces ovocytes vides étaient néanmoins capables d'être fertilisés.

Notre étude a ainsi résolu un mystère scientifique qui datait d'une quarantaine d'années!

En effet, nos découvertes lèvent pour la première fois le voile sur un mécanisme de la genèse de cette anomalie et établissent un lien entre les mutations de ces trois gènes, les grossesses môlaires et les fausses-couches à répétition, de même qu'avec l'infertilité féminine et masculine, observées chez certaines patientes et d'autres membres de leurs familles.

De plus, notre découverte permet de tester l'ADN de femmes avec GM à répétition (en général plusieurs GM) sans chromosomes maternels pour les trois nouveaux gènes repérés. Ce test préventif évitera sans doute aux patientes et couples d'avoir à vivre d'autres GM. Grâce à une connaissance génétique précise, nous pouvons désormais les orienter vers des services de reproduction assistée, personnalisés en fonction de leurs défauts géniques. C'est ce qu'on appelle la médecine de précision.

C'est quoi, le Réseau des Maladies trophoblastiques du Québec?

Le Réseau des Maladies trophoblastiques du Québec (RMTQ), qui fêtera ses 10 ans en 2019, collabore depuis 2010 aux travaux de recherche de Dre Slim. Il offre une prise en charge autant à la population concernée qu'aux professionnels.

En identifiant les femmes atteintes de grossesses molaires, le RMTQ enregistre (avec le consentement de chacune) des données épidémiologiques et des informations qui permettent d'adapter les recommandations de suivi pour les professionnels, autant que de les former ou de les informer sur les bonnes pratiques et de proposer des protocoles de recherches ciblés.

La rareté de ces pathologies (100-150 cas/année au Québec) rend difficile la mise à jour des connaissances pour les praticiens et le RMTQ est devenu, au cours des années, un véritable centre de référence, chacune des femmes pouvant bénéficier des recommandations de prise en charge proposées au médecin à distance par la télésanté en restant suivie par son propre médecin.

Contrairement à la plupart des registres ailleurs dans le monde, les données enregistrées dépassent le cadre de la simple institution et représentent le reflet de plus en plus fidèle de la situation au Québec. Les femmes bénéficient ainsi d'une prise en charge de grande qualité, axée essentiellement sur la solidité des connaissances régulièrement mises à jour par les liens internationaux et sur un accompagnement humain et individualisé.

Outre la collecte d'informations et la mise à jour des connaissances pour les équipes soignantes, une clinique hebdomadaire spécialement dédiée à ces maladies a été mise en place au CHUM. Des outils de communications sont disponibles pour accompagner le cheminement des femmes sur plusieurs mois, depuis l'annonce du diagnostic à la guérison... et à la prochaine grossesse. Ce service, à l'écoute des professionnels autant que des patientes, a mérité le prix de cancérologie 2014, catégorie «organisation des Services» par la Direction générale de Cancérologie.

Au nom de toute l'équipe et de nos collaborateurs, nous tenons à remercier les patientes et leurs familles parce que sans leur participation, on ne peut pas faire avancer la recherche médicale.

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