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18/02/2019 12:07 EST | Actualisé 18/02/2019 13:03 EST

Le moment Meech de la francophonie canadienne

Quelle allure prendra cette solidarité renouvelée après les décisions mal avisées de Doug Ford?

Ricky G. Richard
Plusieurs milliers de personnes arborant chacun leur drapeau ou symbole se sont réunies à Ottawa le 1er décembre 2018 pour manifester leur solidarité et opposition aux décisions du gouvernement ontarien. D’autres manifestations ont eu lieu à travers le Canada le même jour.

Lorsque, fouettées par l'intolérance des autres, les identités collectives latentes se réveillent, les décideurs n'ont qu'à bien se tenir. La francophonie canadienne, à l'image des Québécois qui se sont soudés autour du rejet de l'entente du lac Meech, se mobilise. Quelle allure prendra cette solidarité renforcée?

La francophonie canadienne a essuyé plusieurs gifles l'an dernier. La liste est trop longue pour en faire l'énumération exhaustive. L'année 2018 passera probablement à l'histoire comme l'annus horribilis de la francophonie canadienne. En même temps, les francophones en milieu minoritaire vivent probablement leur «moment Meech», analogue à celui qui a avivé la fierté nationale québécoise au cours des années 1990. La fibre identitaire s'active parfois au gré de l'adversité.

Dans leur train-train quotidien, les individus questionnent rarement leur identité profonde. Ils ne sont pas toujours pleinement conscients des fondements collectifs qui échafaudent leur identité individuelle: la langue, la culture, le genre, la diversité, les déterminants socio-économiques, l'histoire ou d'autres référents significatifs.

Au moment précis où certains mettent en cause ou nient carrément la francophonie, les individus se rendent compte de sa fragilité et son importance. À la suite d'insultes ou d'injures, les francophones ont davantage tendance à se mobiliser pour se défendre.

Ces dynamiques de prise de conscience identitaire sont présentement à l'œuvre parmi les francophones du Canada. Le Québec n'y reste aucunement indifférent.

Le contexte anti-francophone

Les décisions mal avisées de Doug Ford en novembre 2018, qui ont tant choqué les Québécois, ne sont que la pointe de l'iceberg. Les dynamiques intolérantes à l'égard de la francophonie canadienne remontent bien plus loin et ratissent toujours plus large.

Plusieurs causes linguistiques entendues par les tribunaux ont restreint les droits scolaires et constitutionnels des francophones du Canada. D'autres rendez-vous juridiques importants se pointent à l'horizon en 2019 et font craindre le pire. Les médias sociaux deviennent le théâtre de propos intolérants ou carrément francophobes. Un parti ouvertement opposé au bilinguisme officiel détient la balance du pouvoir au Nouveau-Brunswick. Les gouvernements provinciaux, élus en fonction d'un programme économique quelconque, se sentent soudainement autorisés de sabrer en matière linguistique en faisant l'économie d'un processus ou d'un dialogue franc avec les leaders francophones.

Il ne faudrait pas oublier l'épisode disgracieux de Denise Bombardier à Tout le monde en parle qui, après avoir été accueillie dans sa langue par des francophones et Métis du Manitoba, affirme sans ambages que les francophones du Canada «ont à peu près tous disparus». Nier l'existence des francophones avec qui l'on vient de discuter en français relève d'une culbute intellectuelle difficile à expliquer. Plusieurs Québécois sont restés incrédules face à ces propos. D'autres restent plutôt sceptiques à l'égard de cette mort annoncée des francophones du Canada.

Adversité et réveil

Face à la recrudescence de l'intolérance, les francophones en milieu minoritaire ne bronchent pas. Au contraire, les décisions anti-francophones ont nourri la fierté des francophones du Canada. Les convaincus, déjà bien habitués à affronter les conditions peu clémentes, s'activent et entraînent les autres.

La mobilisation a été rapide et étendue. En moins de deux semaines, des manifestions importantes sont organisées en Ontario et ailleurs. Vingt ans passés, il a fallu plusieurs mois à la mobilisation autour de l'Hôpital Montfort d'en arriver là.

Ce n'est pas tous les jours que des milliers de francophones à travers le Canada descendent dans la rue pour dénoncer l'injustice, aussi flagrante soit-elle. La mobilisation du 1er décembre 2018 fut exemplaire. Elle a attiré plus de 17 000 francophones à travers le pays tant à Ottawa, Moncton, Toronto, Vancouver, Sudbury, Régina, Winnipeg, Québec que dans l'est ontarien.

Les Franco-Ontariens, voire toutes les communautés francophones, se préparent pour une sempiternelle bataille. Ils s'encouragent de l'arrivée inattendue d'un vieil allié.

Nouveau leadership québécois

Les militants plus aguerris du milieu minoritaire constatent que les Québécois restent de moins en moins indifférents à l'égard de la francophonie canadienne. Un nouvel élan de solidarité francophone pancanadienne se dessine dans la belle province. Au plus fort de la crise Ford, les drapeaux franco-ontariens ont été hissés sur plusieurs édifices gouvernementaux dont ceux à Québec (Assemblée nationale), Montréal, Saguenay et ailleurs.

PC/Lars Hagberg
Le drapeau franco-ontarien a flotté à plusieurs endroits au Québec en décembre en signe de solidarité avec les francophones de l'Ontario, dont à l'Assemblée nationale et à l'hôtel de ville de Montréal.

Les liens linguistiques et la proximité culturelle entre francophones du Québec et d'ailleurs au Canada ont toujours existé. La nouvelle donne se retrouve dans la visibilité et la légitimité qu'acquiert la francophonie canadienne dans le paysage médiatique et politique québécois. Il semble aussi y avoir un plus large capital de sympathie à l'égard du sort des francophones du Canada au sein de la population québécoise.

Le discours de certains Québécois semble changer de ton: les francophones en milieu minoritaire reprennent du galon. Ils méritent une meilleure écoute, disent d'autres. De la même façon que les Canadiens-français au Québec ne sont pas restés indifférents au sort de Louis Riel, les Québécois d'aujourd'hui ressentent une filiation identitaire et culturelle avec ces francophones minoritaires. La méconnaissance cède doucement le pas à l'empathie.

La ministre responsable des Relations canadienne et de la Francophonie canadienne, Sonia LeBel, a fait un discours remarqué le 31 janvier 2019 à l'Université d'Ottawa où elle décrivait le rôle que le Québec entend jouer à l'avenir. Elle souhaitait «que cet élan de solidarité se poursuive et qu'il s'incarne dans des actions concrètes. Ensemble, nous devons renouveler nos efforts pour faire la promotion du français et pour accroitre l'espace francophone canadien.» Elle a déjà joint la parole à l'acte en amorçant un dialogue productif avec les leaders communautaires.

PC/Graham Hughes
La ministre responsable des Relations canadienne et de la Francophonie canadienne, Sonia LeBel.

Parmi les intellectuels et les leaders francophones, on se questionne sur les liens à tisser. Certains lancent l'idée de grands rassemblements permettant de mettre un peu de baume sur la plaie qui s'est ouverte au Canada français en 1967. De nouveaux états généraux, disent-ils, permettraient de faire vivre le français au-delà des communautés locales et de raffermir la solidarité entre tous les francophones au Canada.

Conclusion

Les défis de la francophonie s'accumulent. Cependant, la résilience des communautés minoritaires, épaulées par un Québec fort et fier, augure plutôt bien pour l'avenir de la francophonie.

À maints égards, la destinée des francophones du Canada et du Québec est inextricablement liée. La proximité linguistique et culturelle efface l'accident historique d'une géographie incongrue. La question demeure entière: quelle forme prendra cette nouvelle solidarité francophone réunissant tout ceux qui y adhère?

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