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19/12/2018 10:48 EST | Actualisé 19/12/2018 11:17 EST

La déportation acadienne s'exécute (Partie 2)

Un tel acte aussi répréhensible et délibéré est difficilement envisageable aujourd’hui.

L’église commémorative de Grand-Pré
Ricky G. Richard
L’église commémorative de Grand-Pré

Et si on déportait 6 millions de Québécois la semaine prochaine? Combien d'années s'écouleraient avant que ce vaillant peuple se relève? L'Acadie coloniale a vécu l'horreur juste avant la Conquête de 1759 et en garde les séquelles à ce jour.

Ce texte est la deuxième partie de: La déportation acadienne, une tragédie vue du Québec

La déportation s'exécute

On connaît peu les incidents survenus après l'annonce d'expropriation faite aux Acadiens à l'Église de Grand-Pré en septembre 1755. Il n'est pas facile de départager les faits des mythes ou des bribes d'informations réinterprétées par les élites acadiennes beaucoup plus tard. Et même H. W. Longfellow n'y était pas, bien que son poème Evangeline (1847), traduit par Pamphile Le May (1870), en relate la tragédie. En bref, des déplacements de masse s'amorcent et un peuple perd son âme vitale. Le territoire de l'Acadie péninsulaire, que tout un peuple a cultivé de ses mains pendant plus d'un siècle, s'envole en fumée.

Certaines familles ne se retrouveront jamais, puisqu'éparpillées aux quatre coins du monde. Cette dispersion sème d'ailleurs les germes d'une diaspora acadienne qui n'émergera que bien plus tard.

Certains hommes partent en premier, sans leurs femmes ou enfants. Les familles chanceuses qui peuvent se rassembler à temps ne souhaitent que d'être entassées sur le même bateau, bien que les conditions devaient y être inhumaines. Les familles acadiennes de l'époque ne reprendront jamais leur envergure d'antan, puisque plusieurs meurent en cale. D'autres ne se retrouveront jamais, puisqu'éparpillés aux quatre coins du monde. Cette dispersion sème d'ailleurs les germes d'une diaspora acadienne qui n'émergera que bien plus tard.

Ricky G. Richard
Sculpture d'Évangeline et de Gabriel, personnages mythiques du poème de Longfellow, traduit par Pamphile Le May. Photo prise à l'intérieur de l'église commémorative à Grand-Pré, lieu historique national de Grand-Pré (Nouvelle-Écosse).

Les Acadiens ont le droit de garder que ce qu'ils peuvent transporter de leurs propres mains. Tout le reste: la maison, le bétail, la volaille, la récolte automnale, les vêtements, les outils et toute la technologie ingénieuse des digues et aboiteaux deviennent, du jour au lendemain, propriété de la Couronne britannique.

Un nombre grandissant d'Acadiens sont faits prisonniers et déportés. Évidemment, plusieurs Acadiens ont fui. Certaines escarmouches ourdies par l'héroïque acadien Beausoleil Broussard — qui ira plus tard en Louisiane, et le militaire de France Charles Deschamps de Boishébert, appuyé d'Acadiens et de braves Autochtones —, n'ont pu renverser le cours de l'histoire.

Le général Robert Monckton et d'autres exécutent les ordres du gouverneur Lawrence de la Nova Scotia. Ils ont pourchassé et même puni sévèrement les Autochtones qui ont daigné porter secours aux Acadiens qui fuyaient la persécution.

L'horreur des exodes de masse et des guerres européennes a bel et bien été vécue au sein des colonies nordiques 200 ans auparavant. Environ trois quarts des Acadiens ont été déplacés manu militari, les autres ayant fui de leur gré vers les territoires français avoisinants: l'Isle Royale (Cap-Breton), l'Isle Saint-Jean (Île-du-Prince-Édouard) et la Nouvelle-France (dont les Îles-de-la-Madeleine et la Basse-Côte-Nord).

Carte de l'Acadie en 1754

MIKMAQ, WIKIMEDIA COMMONS

L'intention d'éradiquer

En 1755-56, on compte au moins 6000 Acadiens amenés par bateaux aux colonies américaines (mon ancêtre alors âgé de 5 ou 6 ans y figure). D'autres iront en Angleterre ou en France. Lorsque la forteresse de Louisbourg tombe en 1758, au moins 3000 autres Acadiens subissent le même sort. On estime qu'environ le tiers des 12 617 Acadiens déportés vont mourir des suites de cet exode forcé. La population des provinces maritimes en 1755 se situe à environ 18 500 Acadiens ou colons français.

Un tel acte aussi répréhensible et délibéré est difficilement envisageable aujourd'hui.

John Mack Faragher résume l'intention britannique en Nova Scotia par une citation d'époque tirée du Pennsylvania Gazette le 4 septembre 1755.

«Nous entamons le plan noble et formidable de vider cette province des Français neutres [lire: Acadiens], qui ont secrètement toujours été nos ennemis, et qui ont incité nos sauvages [lire: Autochtones en Nouvelle-Angleterre, dont les Iroquois et les Abénakis] à nous trancher la gorge. Si nous réussissons cette déportation, il s'agira de l'une des plus grandes œuvres que les Anglais auront réalisées en Amérique; car il parait que ces bouts de pays qu'ils possèdent [dans la vallée d'Annapolis] sont parmi les terres les plus productives du monde. Donc, si nous pouvions y amener de bons agriculteurs anglais à leur place, cette province aurait [pour les habitants de la Nouvelle-Angleterre] des récoltes abondantes.» A Great and Noble Scheme (2005)

Un tel acte aussi répréhensible et délibéré est difficilement envisageable aujourd'hui. Il fait pourtant partie intégrante de l'histoire acadienne. Cette tragédie a freiné l'histoire acadienne. Elle a balisé ce que ce peuple a pu devenir, de peine et misère, par les luttes herculéennes qui ont suivi.

Si l'Acadien est parfois perçu comme le petit cousin chétif ou le parent pauvre de la francophonie, il faut se demander combien de temps le Québec prendrait à se relever si 6 millions de ses habitants étaient déplacés contre leur gré et que le tiers trépassait.

Ricky G. Richard
Statue d'Évangéline à l'intérieur de l'église commémorative de Grand Pré.

Prologue au Québec

S'il y a autant de LeBlanc, Bourque, Cormier, Richard, Landry, Belliveau (Béliveau), Hébert, Gaudet et bien d'autres patronymes acadiens au Québec, c'est que le dessein de la déportation ne s'est pas réalisé. Bon nombre ont migré en catimini vers la province de Québec, sur des bateaux et non en trainant leur charrette.

Les Acadiens déportés se sont recueillis entre eux et ont fait le choix difficile de regagner la patrie ou d'aller vers d'autres lieux: en Louisiane, au Québec ou ailleurs.

Les beaux ouvrages d'André-Carl Vachon, dont Les Acadiens déportés qui acceptèrent l'offre de Murray, décrivent cette histoire fascinante des Acadiens qui n'ont pu se rendre au pays de leurs ancêtres, mais qui ont volontiers accepté le Québec comme terre d'adoption. La Nouvelle-Acadie, d'où vient Bernard Landry, et d'autres localités acadiennes en émergeront. Certaines études estiment qu'au moins 70% ou presque 6 millions de Québécois ont un ancêtre acadien.

Aujourd'hui, la Coalition des organisations acadiennes du Québec rassemble les descendants de ces Acadiens déportés et met en valeur leur patrimoine commun. Cette diaspora acadienne au Québec reste très dynamique. Elle se veut complémentaire à l'Acadie du territoire (provinces atlantiques).

La francophonie 2.0

Dans ce débat «bombardien» sur la vitalité clamée ou l'assimilation présumée de la francophonie canadienne, on oublie souvent le poids de l'histoire et les pressions constantes que subissent les Franco-canadiens. Les conditions environnantes ne sont pas toujours propices à l'épanouissement du français ou au développement collectif. Mais ces francophones ne lâchent pas prise, à l'image de la résilience acadienne.

Si l'Acadie de l'Atlantique a survécu l'horreur de la déportation et compte toujours environ 250 000 fiers francophones aujourd'hui, ils peuvent sûrement encaisser les invectives d'anti-francophones ou la méconnaissance de certains Québécois moins bien renseignés.

Ces Acadiens, et les francophones ailleurs au Canada participent à la même aire linguistique et culturelle française qui émane principalement du Québec. Bien que le Canada français clérical d'antan soit bel et bien mort, cette francophonie en devenir au Canada a grand besoin de l'apport vital du Québec.

Depuis la rupture des états généraux de 1967, les francophones du Canada ressentent l'absence du Québec dans leur devenir collectif. La réconciliation est possible. Il faut d'abord reconnaitre le tronc historique commun de la francophonie si l'on veut bâtir une destinée commune.

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