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25/01/2017 08:12 EST | Actualisé 25/01/2017 08:37 EST

Les pages de calendrier s'envolent

Douze pages de calendrier, enfant, c'est l'équivalent de jamais. Trop loin, trop vague, comme une étoile dans le ciel quand on ne sait même pas ce qu'est un kilomètre. Mais à l'automne de notre vie, quand nos jours seront comptés, quand notre testament sera notarié, les années seront des secondes et elles passeront comme ça. «Snap!»

Douze pages de calendrier, enfant, c'est l'équivalent de jamais. Trop loin, trop vague, comme une étoile dans le ciel quand on ne sait même pas ce qu'est un kilomètre. Quand on se fait dire que ça prendra plusieurs années, quand on sera grand comme papa, c'est une sentence, un refus, un objectif inatteignable. C'est la méthode que les adultes ont élaborée pour nous faire baisser les bras, pour nous faire taire, pour tuer notre rêve, Disneyland. Les salauds!

Une journée, c'est déjà long. Il faut se brosser les dents, apprendre à compter, copier les lettres qui forment les mots comme : demain, prochain, peut-être... Puis il faut jouer aussi. Aux camions, aux voleurs, à voler, mais, surtout, à faire comme les grands. Réparer les camions, attraper les voleurs, piloter les avions. Toutes ces choses qui nous sont interdites selon la Loi des adultes, celle qui dit qu'il faut encore attendre un an, peut-être même plus. Après les leçons, c'est le dodo. Quand le sommeil ne vient pas, ça aussi c'est long. Quand dix minutes, seul avec son petit soi, se ressentent comme la semaine où papa et maman ont visité le bout du monde, sans nous, à Cuba. Et ils osent nous dire que ça viendra bien assez vite... Les salauds!

En se réveillant, vers midi à peu près, on est adolescent. Les journées sont longues, faut faire de l'algèbre, copier en retenue parce qu'on s'est fait prendre à fumer un joint au cours d'éducation physique et il faut jouer. Jouer de la musique avec les chums pour devenir une rock star, jouer avec les émotions de maman, essayer de jouer aux fesses avec Sophie. Et encore cette foutue Loi des adultes qui nous empêche de rentrer dans les bars avant encore deux ans. Et cette année scolaire interminable, la dernière du secondaire, qui se dresse entre nous et notre liberté. Avec Carl, on s'en parle tous les jours, pendant des heures, au milieu de la nuit, rêvant de visiter le bout du monde, Vancouver, sans parents pour nous surveiller. Ça ne passera jamais assez vite. Ils nous empêchent de vivre, les salauds!

Quand le réveil sonne, parce qu'il faut retourner travailler, le poids de la journée qui vient écrase nos paupières. On aurait dû se coucher plus tôt, mais pour une fois qu'on avait le temps de voir notre ami Carl. Pas assez de temps aujourd'hui pour remettre le budget final ni d'écrire un post-mortem. Ça ira à demain, au mieux. Puis il faut bien jouer. Jouer du coude dans le métro ou dans le trafic. Jouer l'employé modèle, jouer au 6/49 pour payer les cartes trop loadées et peut-être même, ce soir, jouer carte sur table avec Sophie. L'amour n'est plus là, on a fait notre temps et on se le fait perdre. Elle a l'horloge biologique qui crie comme un poupon assoiffé et nous, on a peine à sortir de l'adulescence, à 37 ans.

Parce que tout a passé trop vite. Quelque part entre jadis et maintenant, les années nous on fuit comme de l'eau dans une passoire temporelle. On a oublié ses rêves ou on y a carrément renoncé. On n'a pas trouvé le temps de pratiquer la guitare ou d'apprendre le mandarin, mais on a joué à Angry Birds et avalé les saisons de Walking Dead. Ça faisait deux ans qu'on n'avait pas soupé avec Carl. En fait, on ne s'était même pas appelés pour nos anniversaires respectifs. « Est-ce qu'on a le temps de changer de carrière, de changer de vie? », qu'on se demandait. Après combien d'années on est trop vieux pour faire du couch-surfing en Europe? Et les factures qui rentrent chaque mois pour que ça soit moins douloureux qu'annuellement. Hydro, Vidéotron, Volkswagen et toutes les autres sangsues qui grugent nos 40 000 dollars. Zéro intérêt sur 7 ans et plan de recouvrement sur 12 mois. Vendredi, c'est jour de poubelles 52 semaines sur 52 qui s'empileront et se composteront dans mille ans, si on est chanceux... On pense aux générations futures et à nos voisins stellaires, loin, à des années-lumière, qui trouveront nos iPhones, nos capotes et le reste de nos cochonneries - en tapon, pèle mêles - et qui chercheront un sens à tout ça. Et nos enfants qui veulent grandir trop vite et nos ados qui nous détestent parce qu'on ne veut pas signer leurs permis de conduire avant 18 ans. « Quels salauds! » disent-ils.

Demain, à l'automne de notre vie, quand nos jours seront comptés, quand notre testament sera notarié et signé en trois copies, les années seront des secondes et elles passeront comme ça. « Snap! » Maman et papa seront partis, on les aura vus à chaque jour de l'an, au moins. Nos enfants seront occupés à jouer du coude, eux aussi, dans un monde qui va maintenant trop vite pour nous, remplis de gadgets qu'on ne comprend plus et de voitures qui se conduisent trop rapidement. On repensera à Carl et Sophie, souvent, mais on ne cherchera plus de sens à tout ça. On laissera ça aux archéologues et aux enfants qu'on aurait peut-être dû avoir. On aura peut-être trouvé Dieu, mais on l'haïra un peu pour ce ridicule nombre d'années qu'il nous a donné ici-bas.

Et si, par malheur, la maladie d'Alzheimer nous frappe, chaque page de notre calendrier s'envolera avant notre temps. Nous n'aurons même pas le luxe de nous remémorer les bons moments en attendant notre dernière heure. Quelle... salope.

Janvier est le mois de la sensibilisation à la maladie d'Alzheimer. Pour plus d'informations et/ou pour faire un don, c'est par ici.

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