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14/08/2018 11:44 EDT | Actualisé 14/08/2018 12:11 EDT

La crise monétaire turque et ses conséquences

La Turquie vit une grave crise financière, qui voit sa monnaie s’effondrer à un rythme impressionnant, atteignant parfois plus de 10% de perte par jour.

La Turquie est depuis quelque temps un allié compliqué pour l’administration américaine.
Umit Bektas / Reuters
La Turquie est depuis quelque temps un allié compliqué pour l’administration américaine.

Il y a un an, un dollar valait environ 3,50 lires turques, ces derniers jours, il valait en plutôt 7, avec des fluctuations tellement importantes qu'il m'est impossible de savoir ce qui va se passer entre le moment où j'écris ces lignes et celui où elles seront publiées.

La Turquie vit une grave crise financière, qui voit sa monnaie s'effondrer à un rythme impressionnant, atteignant parfois plus de 10% de perte par jour.

La crise est le résultat d'une série de causes

Les plus évidentes d'entre elles sont celles liées aux tensions entre Washington et Ankara. La Turquie est depuis quelque temps un allié compliqué pour l'administration américaine. Bien que membre de l'OTAN, elle poursuit une politique indépendante dans le conflit syrien, concentrée sur la destruction des groupes kurdes, pourtant alliés des États-Unis. Dans ce cadre, la Turquie s'est fortement rapprochée de la Russie et de l'Iran, ennemi juré des Américains dans la région, ce qui a fait grincer des dents à Washington.

Le président Erdogan ne ménage pas non plus ses critiques vis-à-vis des Américains, à qui il reproche de ne pas lui livrer l'imam Fethullah Gülen, chef d'une confrérie religieuse. Après avoir aidé le président turc à arriver au pouvoir, il est devenu son pire ennemi et est considéré par le pouvoir turc comme l'instigateur du coup d'État raté du 15 juillet 2016.

L'opposition entre Erdogan et Trump

L'opposition entre Erdogan et Trump s'est cristallisée dernièrement sur deux sujets principaux: la Halkbank et le pasteur Brunson. Au début de l'année, un tribunal américain a condamné la Halkbank, banque publique turque, et son ancien directeur général adjoint, pour avoir contourné les sanctions américaines contre l'Iran, dans un vaste système où pourraient avoir été impliqués des cercles très proches du pouvoir turc. Ce dernier accuse les États-Unis d'avoir monté l'affaire de toute pièce, sous l'influence, encore une fois, de F. Gülen.

L'administration américaine reproche quant à elle au gouvernement turc de détenir un Américain, le pasteur Brunson, sous de fausses charges d'espionnage. Dernièrement, le sort de ce citoyen américain est devenu un sujet important dans l'agenda du président Trump, et surtout du vice-président Pence, dont l'engagement religieux est connu.

La réaction américaine est allée crescendo. Au début du mois, le département du Trésor américain décidait d'imposer des sanctions aux ministres de l'Intérieur et de la Justice turcs. Vendredi dernier, Trump annonçait par un tweet qu'il imposait des nouveaux tarifs aux importations turques. Il n'en fallait pas moins pour affoler les marchés, qui attendent par ailleurs avec angoisse le montant de l'amende qui sera imposée à la Halkbank et qui pourrait fragiliser une des plus importantes banques de Turquie.

La crise turque a des racines profondes

Il ne faudrait cependant pas s'arrêter aux sanctions américaines. La crise que vit la Turquie, si elle a pu être déclenchée par les décisions de Trump, trouve ses racines dans des phénomènes de plus long terme.

Malgré des annonces de croissance euphoriques pour les derniers mois, l'économie turque a en effet une série de faiblesses structurelles dont elle n'a pas réussi à se défaire avec les années. Les bons chiffres de croissance cachent mal le fait que les progrès du pays sont artificiellement gonflés par une bulle immobilière et des dépenses publiques, directes ou indirectes (emprunts facilités) toujours plus importantes, sans que d'ailleurs cela suffise à faire baisser réellement le chômage. De plus, une inflation de plus en plus importante est venue ternir le tableau de l'économie turque et inquiéter les observateurs.

Une inflation de plus en plus importante vient ternir le tableau de l'économie turque et inquiète les observateurs.

À cela s'ajoute l'énorme dépendance de l'économie turque vis-à-vis de l'extérieur. La Turquie a besoin d'importer son énergie de l'étranger et ses exportations ne suffisent pas à compenser ses importations, surtout avec l'augmentation des prix des hydrocarbures de ces derniers temps. Dans ces conditions, le déficit commercial du pays est particulièrement élevé et fait peser une menace sur l'avenir du pays. Il faut aussi mentionner le fait que les banques et entreprises turques sont lourdement endettées auprès d'investisseurs étrangers, et donc dans des devises étrangères, comme le dollar.

Dans ce contexte, la politique suivie par le gouvernement turc actuel n'a rien arrangé. Lors de l'arrivée de Erdogan au pouvoir, en 2002, le pays était en plein rétablissement. En 2001, la Turquie avait connu la pire crise économique de son histoire moderne, mais le gouvernement Ecevit, et son ministre de l'Économie Kemal Dervis, avaient enclenché une série de réformes structurelles dont les effets stabilisateurs commençaient à se faire sentir.

Dans un premier temps, l'AKP, le parti d'Erdogan, a mené une politique de consolidation de l'économie, non sans un certain succès, qui lui a permis d'obtenir le soutien d'une partie importante de la population, heureuse d'être libérée de ses craintes économiques.

Mais ici comme ailleurs, la politique du gouvernement turc s'est lentement détériorée. Petit à petit, les décisions en politique économique ce sont concentrées entre les mains d'Erdogan. Et, en parallèle, elles ont perdu en rationalité, alors que le dirigeant turc annonçait ne plus croire au modèle économique occidental. Alors que les soupçons de corruption dans l'attribution de contrats publics se multipliaient, le gouvernement a donné une importance démesurée à la construction et a soutenu des projets gigantesques aux dépens de secteurs vitaux de l'économie comme l'éducation, ouvrant la voie à la spéculation sans garantir la base de la croissance future.

La mise au pas du monde économique

Avec le raidissement général du pouvoir turc a eu lieu une mise au pas du monde économique. Le gouvernement a pris le contrôle de la banque centrale, l'empêchant d'augmenter les taux d'intérêts, mesure pourtant nécessaire pour rassurer les investisseurs étrangers.

Il a aussi saisi un certain nombre de biens de personnes accusées, à tort ou à raison, d'avoir soutenu le coup d'État de 2016, ce qui a fait fuir certains investisseurs locaux et étrangers. Enfin, après avoir fait de nombreuses déclarations qui ont inquiété les marchés internationaux durant la campagne électorale de mai et juin dernier, Erdogan a, une fois réélu, renvoyé le ministre des finances turc, pourtant unanimement apprécié, pour nommer son gendre à ce poste.

La conjonction des faiblesses de l'économie turque, de la politique erratique du gouvernement, et des sanctions américaines ont conduit à l'effondrement que nous observons ces derniers jours. Quelles en seront les conséquences?

À priori, la crise qui touche la Turquie risque de la frapper lourdement.

À priori, la crise qui touche la Turquie risque de la frapper lourdement. Dans un pays endetté vis-à-vis de l'étranger et qui dépend des importations pour faire marcher son industrie, une crise monétaire devient rapidement une grave crise économique, puisque le prix des importations ou des emprunts contractés explose avec la chute de la monnaie.

Cette crise risque d'être d'autant plus violente que le gouvernement turc ne semble pas savoir comment y mettre fin. Le président Erdogan a multiplié les déclarations, affirmant qu'il s'agissait d'une tentative pour déstabiliser le pays, faisant appel à Dieu et aux sentiments nationalistes des Turcs, qu'il a invités à échanger leur or et leurs devises en lire turque (ce qui a eu l'effet inverse).

Le nouveau ministre des finances a présenté le nouveau modèle économique du pays, qui a suscité au mieux les rires et au pire, l'inquiétude.

Malgré l'annonce de mesures prochaines, il ne semble pas avoir de solution concrète à proposer. Quant à son gendre, le nouveau ministre des finances turc, il a fait une présentation vendredi censée présenter le nouveau modèle économique du pays, et qui a suscité au mieux les rires et au pire, l'inquiétude. Il n'y a donc rien eu pour rassurer les investisseurs étrangers ou la population turque, et pour arrêter la chute libre de la lire, qui continue donc aujourd'hui.

Des conséquences politiques?

Mais, si cette crise risque de toucher fortement la population turque tout entière, et de la ramener des années en arrière, il n'est pas sûr qu'elle ait des conséquences politiques. D'une part, l'emprise qu'a Erdogan sur le pays est telle qu'il peut faire face à un mécontentement populaire de grande ampleur, surtout que sa victoire de juin dernier lui donne une légitimité renforcée. Après tout, ses nouveaux alliés, la Russie, l'Iran et le Venezuela, sont aussi dans une situation économique très mauvaise et les régimes en place se maintiennent malgré les mouvements populaires.

Le pouvoir turc est moins en danger que l'économie du pays.

De plus, les sanctions américaines ont paradoxalement un effet positif pour le gouvernement turc. Alors que, on l'a vu, les raisons de la crise sont nombreuses, les décisions de Trump permettent au pouvoir de jouer sur les sentiments anti-américains largement répandus dans la société turque et de présenter la chute de la monnaie comme étant uniquement le résultat de manœuvres de l'étranger. Cela lui permet de mobiliser sa base sur une ligne nationaliste et de la souder autour de Erdogan et du gouvernement. En ce sens, le pouvoir turc est moins en danger que l'économie du pays.

Conséquences à l'extérieur de la Turquie

En revanche, les conséquences de la crise turque au-delà des frontières du pays pourraient être plus grave qu'on ne le pense. Nombreuses sont les banques étrangères qui ont placé de l'argent en Turquie, et un effondrement du pays les fragiliserait, avec des effets négatifs sur leurs clients ailleurs sur le globe.

De plus, l'onde de choc des déboires turcs risque d'atteindre d'autres pays fragilisés de la région, comme la Grèce, l'Italie et l'Espagne, qui pourraient souffrir des incertitudes des marchés internationaux à la suite de la situation turque, notamment en ce qui concerne les emprunts d'État. En somme, l'impact de la chute de la livre turque pourrait être important pour de nombreux pays dans le monde, sans même parler des conséquences géopolitiques de la crise entre Washington et Ankara.

Mustafa Kemal Atatürk, le fondateur de la République de Turquie, dont le visage apparaît sur tous les billets de lires turques à la valeur en chute libre, disait «Il faut considérer l'ensemble de l'humanité comme un seul corps et une nation comme un organe de celui-ci. S'il y a un malaise dans un coin du monde, gardez-vous de dire: qu'est-ce que cela me fait? Si un malaise se manifeste, il nous faut nous en préoccuper comme s'il s'était produit parmi nous.»

La crise de la monnaie turque, et ses conséquences mondiales potentielles, risquent de donner raison à la prophétie du grand homme. Il faut donc espérer que la lire se stabilisera, même si les raisons d'être optimistes semblent pour l'instant peu nombreuses.

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