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27/03/2016 09:07 EDT | Actualisé 28/03/2017 05:12 EDT

Pâques 1964: cornet Big et bonbons mêlés

Je passe devant chez moi sans m'arrêter pour me diriger plutôt vers la maison des Laprise. C'est peut-être parce que je n'ai pas envie que ma mère me voie avec toutes ces «cochonneries»...

La neige fond, une odeur de printemps plane dans l'air. J'ai juste envie de me retrouver dehors pour profiter du soleil.

Dans mes poches, un beau trente sous que ma grande sœur Doris m'a donné.

L'air innocent, j'me dirige vers le restaurant Yé!-Yé! qui se trouve à deux pas de chez nous, sur la rue des Oblats.

Derrière son comptoir, le cigare à la main et entouré d'un nuage de fumée, le bonhomme Williams est bien sûr à son poste. Dans le quartier, il passe pour un vieux riche. Faut dire qu'il en vend pas mal des cigarettes, des caisses de bière et des bonbons mêlés. À l'entendre, il aurait le plus beau comptoir de bonbons mêlés de Chicoutimi! Et ses prix seraient imbattables. C'est lui qui le dit... Mais à bien y penser, trois lunes de miel pour une cenne, c'est vrai que c'est difficile à battre.

Et puis il vous accueille toujours avec le sourire, le bonhomme Williams. Il devine bien qu'on a de l'argent dans nos poches lorsqu'on entre dans son restaurant.

-- Qu'est-ce qui te ferait plaisir aujourd'hui?

J'hésite... Ça n'arrive pas souvent de me retrouver avec un gros trente sous tout rond.

-- Un cornet Big, que j'lui dis, inspiré par cette belle journée ensoleillée.

-- Wow! Un cornet Big à ce temps-ci de l'année! On se paye la traite aujourd'hui... C'est dix sous.

J'lui donne ma grosse pièce.

-- Et puis, qu'est-ce qu'on prend avec la monnaie? Un gros sac de bonbons mêlés? J'viens de remplir mon comptoir. Faut en profiter!

C'est vrai qu'il est bien garni, son comptoir. Et ce qui est plaisant avec le bonhomme Williams, c'est qu'on n'a pas à les choisir un par un, nos bonbons. Au pif, en laissant promener ses gros doigts jaunes au-dessus de ses boîtes, il vous fait un sac adapté à vos goûts personnels.

-- O.K.! Un gros sac de bonbons mêlés, que je lui dis.

J'regarde le bonhomme Williams faire la cueillette : des boules noires ; beaucoup de lunes de miel ; des petites bouteilles de lait ; quelques réglisses ; des fraises ; des hosties ; une pipe noire à l'anis ; des soucoupes volantes ; des jelly beans ; un petit collier de bonbons ; de la gomme Bazooka et, pour finir, un paquet de cigarettes Popeye, le tout bien enveloppé dans un sac en papier brun.

-- Tiens! Avec ça tu devrais en avoir pour la journée. À demain!

-- C'est ça, bonjour...

Mon cornet Big dans une main et mon sac de bonbons mêlés dans l'autre, c'est comme un voleur que je quitte le restaurant Yé!-Yé!.

J'emprunte le trottoir, passe devant chez moi sans m'arrêter pour me diriger plutôt vers la maison des Laprise, nos voisins d'à côté. C'est peut-être parce que je n'ai pas envie que ma mère me voie avec toutes ces «cochonneries»...

Appuyé contre le mur de briques de la maison des Laprise, tout près de leur galerie, je me prépare tout d'abord à déguster mon cornet Big. Premièrement, enlever le papier qui recouvre le haut de la friandise. Ensuite, contempler la grosse cerise rouge qui trône au-dessus de la boule de crème glacée... Et, tranquillement, y aller de petites lichettes, tout juste ce qu'il faut pour décoller un à un les morceaux d'arachides qui tapissent la surface...

Mais voilà Bruno qui sort de chez lui. Son air surpris du début se transforme rapidement en regard réprobateur.

-- Qu'est-ce que tu fais là?, qu'il me demande.

-- Euh!... Rien. J'mange mon cornet Big...

-- Tu sais pas qu'on est en période de carême?, me dit-il, en pointant son doigt accusateur vers ma friandise.

-- Euh!....

Bien qu'il soit d'un an mon cadet, Bruno a toujours eu cette mauvaise habitude de vous faire la morale dès que vous lui en donnez la chance.

-- Tu ne sais pas qu'on est Vendredi saint?, ajoute-t-il pour me culpabiliser encore davantage.

Misère! Pâques dans deux jours. J'avais complètement oublié...

Alors que je commence à peine à prendre conscience de ma faute, voilà que des cris s'échappent de la maison des Laprise. C'est Paul-Arthur, le père de Bruno, qui y va de son juron préféré :

-- Christ-de-christ-de-christ-de-christ-de-christ!...

Pas de doute, c'est sûrement contre moi que se déchaîne cette colère divine. Dissimulant rapidement mon sac de bonbons mêlés en dessous de mon chandail et cachant mon cornet Big derrière mon dos, honteux, je vais me réfugier derrière chez moi.

À l'eau, la belle journée! On dirait même que le ciel commence à s'assombrir tout d'un coup. Hors de question que ma langue se pose à nouveau sur ce cornet de crème glacée. Pas en plein Vendredi saint! Comme acte de contrition, je n'hésite même pas à le jeter dans la neige fondante avant de rentrer tout penaud à la maison.

Quelle drôle d'idée aussi de s'acheter un cornet Big à ce temps-ci de l'année...

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