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01/02/2017 08:10 EST | Actualisé 01/02/2017 08:48 EST

Le monde selon Humpty Dumpty

Que d'articles, de lettres ouvertes et d'éditoriaux ont été écrits au sujet de Donald Trump depuis quelques semaines. Pourquoi cette fixation à son endroit ? Ne pourrions-nous pas passer à autre chose ? Malheureusement, je ne crois pas que ce soit possible.

Que d'articles, de lettres ouvertes et d'éditoriaux ont été écrits au sujet de Donald Trump depuis quelques semaines. Pourquoi cette fixation à son endroit ? Ne pourrions-nous pas passer à autre chose ? Malheureusement, je ne crois pas que ce soit possible. Ce personnage, et tout ce qu'il représente, nous fascine, je dirais même qu'il nous obsède. En peu de temps, il a réussi, de par ses propos et comportements, à implanter dans la tête de plusieurs personnes un sentiment de crainte et parfois même d'angoisse. Comment expliquer un pareil exploit ?

Depuis son élection, il y a une œuvre qui me revient sans cesse à l'esprit. Non, il ne s'agit pas de 1984 de George Orwell. Moi, je veux vous parler de l'univers de Lewis Carroll et de ce sentiment d'angoisse que le lecteur ressent à la lecture autant d'Alice au pays des merveilles que De l'autre côté du miroir.

Une petite fille, Alice, s'endort auprès du feu et voilà que dans son rêve elle trouve le moyen d'aller voir ce qui se passe derrière cette chose si mystérieuse pour les enfants de son âge : le miroir, ce drôle d'objet qui a cette caractéristique toute particulière de réfléchir, mais aussi d'inverser ce qui se présente devant lui. Et c'est bien ainsi, c'est-à-dire inversé, que sera cet autre monde qu'explorera Alice. Dans ce conte qui s'adresse à tous sauf à des enfants, les notions de temps et d'espace sont bouleversées et notre bonne vieille logique devient illogique. « Tu ne sais pas comment il faut s'y prendre avec les gâteaux du Pays du Miroir, dit la Licorne à Alice. Fais-le circuler d'abord, et coupe-le ensuite.» Et ça marche! Et que dire du traitement que certains font subir au langage. Les mots, parfois vidés de leur signification habituelle, reçoivent alors un sens tout à fait arbitraire.

Je pense, par exemple, à ce passage où Alice rencontre Humpty Dumpty, cet œuf géant condescendant au caractère imprévisible qui, assis sur le faîte d'un mur très haut, risque à tout moment de tomber. Au fil de leurs discussions parfois déconcertantes, Alice lui demande ce qu'il entend par le mot «gloire». Humpty Dumpty lui répond alors que ce mot signifie «Voilà un bel argument sans réplique!»

- «Mais gloire ne signifie pas un bel argument sans réplique!», lui rétorque Alice.

- «Quand moi, j'emploie un mot», déclare alors Humpty Dumpty d'un ton assez dédaigneux, «il veut dire exactement ce qu'il me plaît qu'il veuille dire... ni plus ni moins.»

- «La question est de savoir si vous pouvez obliger les mots à vouloir dire des choses différentes.»

- «La question est de savoir qui sera le maître, un point c'est tout», conclut alors Humpty Dumpty.

Assis dans un équilibre précaire sur le faîte de son mur qui n'est pas encore construit, Donald Trump, ce nouveau maître d'un monde où la logique est inversée, fait régner depuis quelques jours un climat semblable à celui qu'on retrouve dans l'univers d'Alice. Dans son royaume les mots se vident aussi de leurs significations habituelles. La relation de cause à effet est inversée. Le principe de non-contradiction est bafoué. Ses intérêts, opinions, désirs ou phantasmes personnels prennent le dessus sur la réalité. La vérité, ayant à se mesurer aux faits alternatifs, devient toute relative et le mensonge, à force d'être répété, finit par devenir le nouvel étalon de mesure pour remodeler un monde en pleine déliquescence.

En remettant en question les valeurs, conventions et repères qui nous permettent de construire la réalité et de nous y retrouver, il nous plonge ainsi dans un climat d'insécurité, d'où ce sentiment d'angoisse qui peut en résulter.

Dans l'œuvre de Carroll, Alice finit toutefois par en avoir assez de cet univers éclaté et insensé. À la Reine qui tente de la dominer, elle lui lance à la figure : « Qui fait attention à vous ? Après tout, vous n'êtes qu'un jeu de cartes ! » Revenant à la réalité, elle prend alors conscience que tout ceci n'était qu'un mauvais rêve. Reste à espérer maintenant que les Américains trouveront eux aussi les moyens de se sortir de ce cauchemar avant qu'il ne soit trop tard. Une fois éveillés, ils pourront fredonner, sourire en coin, cette vieille comptine anglaise à leurs enfants afin de les endormir :

Humpty Dumpty sur un muret perché,

Humpty Dumpty par terre s'est écrasé,

Ni les chevaux du Roi, ni ses sujets,

Ne purent jamais recoller les morceaux.

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