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15/09/2015 11:04 EDT | Actualisé 15/09/2016 05:12 EDT

Les somnambules

La façon dont certains établissements d'enseignement se prosternent devant leurs nouvelles idoles a de quoi nous laisser songeurs.

En 1964, dans son ouvrage Pour comprendre les médias, Marshall McLuhan nous parle de ce général américain qui, après avoir reçu un titre honorifique de l'Université Notre-Dame, déclara: «Les réalisations de la science moderne ne sont pas bonnes ou pernicieuses en soi: c'est l'usage qu'on en fait qui en détermine la valeur.» Et McLuhan de conclure: «Voilà bien la voix du somnambulisme courant.»

Actuellement, face aux technologies de l'information et des communications (TIC) qui envahissent nos établissements d'enseignement, plusieurs se comportent aussi comme des somnambules. Combien de fois ai-je entendu au sujet de l'impact de ces nouvelles technologies: «Oui, mais ce ne sont que des outils, ça dépend de ce qu'on en fait!» Pour moi, une telle affirmation représente le degré zéro de la réflexion ou, du moins, un point de départ.

Allons-y par l'absurde. Serions-nous prêts à dire que la bombe atomique n'est qu'un outil et que tout dépend de ce qu'on en fait? Évidemment non. Il en va de même pour l'invention de l'imprimerie, de la télévision, de l'ordinateur, d'Internet ou de l'iPad.

«Nous façonnons nos outils et, ensuite, ce sont eux qui nous façonnent», disait John Culkin en 1967. Un outil n'est jamais neutre. Il finit immanquablement par transformer son utilisateur, par changer sa manière de penser et de se représenter son propre monde. Les recherches en neurosciences sont d'ailleurs venues appuyer ce que McLuhan avait intuitionné lorsqu'il affirmait que «le vrai message, c'est le médium». Ainsi, peu importe le contenu véhiculé par un média, lorsqu'il est utilisé d'une manière quotidienne ou intensive, il finit tôt ou tard par modifier notre système nerveux, par «recâbler nos circuits mentaux», qui ont la particularité d'être malléables et de pouvoir s'adapter. Comme le fait remarquer Nicholas Carr dans son livre Internet rend-il bête?, «quand un menuisier prend un marteau, pour son cerveau, celui-ci devient une partie de sa main»; il devient, en fait, une extension de son corps mais surtout de son esprit. Et ceci est encore plus vrai lorsqu'on parle du Net et des TIC.

Ainsi, en répétant machinalement que les TIC ne sont que des outils et que tout dépend de ce qu'on en fait, le somnambule se prive de la distance critique qui lui permettrait de saisir l'influence véritable que ces outils peuvent avoir sur sa façon d'apprendre, de mémoriser, de lire, de connaître, de penser; surtout lorsque vient le temps d'enseigner à l'aide de ces outils technologiques.

Si le somnambule s'ouvrait les yeux, il pourrait découvrir qu'Internet n'a pas été conçu pour faciliter les apprentissages de l'étudiant. Apprendre demande de l'attention, de la réflexion et de la discipline, alors qu'Internet a été pensé pour nous distraire à l'aide d'un réseau de fenêtres, d'images et d'hyperliens qui, tout en surchargeant nos capacités cognitives et notre mémoire à court terme, nous amène ailleurs, toujours ailleurs.

Il comprendrait qu'un livre électronique n'est pas un livre, qu'il est autre chose. Alors que la lecture d'un livre exige une attention soutenue, linéaire et en profondeur, la lecture sur le Net ou sur une tablette se fait en sauts de puce et en superficie.

Il comprendrait aussi que le multitâche est un leurre, qu'il est contre-productif, qu'il favorise la dispersion, la consommation d'informations éclatées, inutiles, qui nuisent à l'élaboration d'une pensée soutenue. Il comprendrait également qu'il peut être dommageable de prétendre que l'acquisition d'un bagage de connaissances solides n'est plus importante sous prétexte que, grâce au Net et à Google, tout le «savoir» est dorénavant à la portée de nos doigts. C'est que la mémoire à long terme n'est pas un entrepôt dans lequel on empilerait des connaissances mortes, mais bien plutôt un lieu organique toujours en transformation dans lequel prennent place et se réorganisent sans cesse des faits, des connaissances et des schémas de réflexion à partir desquels, seulement, il nous est possible de construire une pensée et de comprendre le monde.

D'une idole à l'autre

Un exemple de ce somnambulisme technologique? Parlons de cette école privée de niveau secondaire de la région de Montréal au vieux fond religieux qui a décidé de faire le grand bond en avant avec son projet Éducation 3.0, rien de moins! Leur but? Former des citoyens numériques en outillant les élèves «pour des métiers et des technologies qui n'existent pas encore», précisent-ils dans leur prospectus. Voilà un projet ambitieux!

Il est intéressant de constater, à la lecture de ce document, jusqu'à quel point la vision qui se retrouve au cœur de la Réforme de l'éducation du Québec trouve un allié naturel dans les promesses que fait miroiter la technopédagogie pour qu'advienne dans toute son épiphanie «la classe du futur». Presque partout dans ce document, on retrouve le langage du Renouveau pédagogique, ses clichés, le tout imprégné d'un fétichisme technologique digne d'un mauvais roman d'anticipation. Le texte est parsemé d'exemples illustrant ce mépris ou cette incompréhension de ce que veut dire savoir ou apprendre: «L'école n'est plus considérée comme la gardienne du savoir. Ce dernier est désormais au bout des doigts, accessible en quelques secondes», peut-on y lire. Et plus loin: «Que ce soit sur les réseaux sociaux ou sur l'Internet, l'élève peut apprendre de n'importe qui et n'importe où.» Dans ce monde, croit-on, «où les connaissances se renouvellent sans cesse» - une autre fausseté - pas surprenant qu'on demande à l'enseignant de se transformer radicalement pour devenir un simple guide: «L'innovation technopédagogique doit être considérée comme nécessitant du temps, puisqu'elle implique le renouvellement complet de l'acte d'enseigner.» L'enseignant, selon eux, doit donc descendre de son piédestal pour se placer tout juste à côté de l'étudiant et de son iPad - outil privilégié par ce collège - pour l'aider à développer ses compétences.

Car, c'est bien connu, ce qu'on apprend à l'école du futur, c'est communiquer, collaborer, performer, créer, développer sa pensée critique, sa résilience et sa capacité d'innovation, alléluia! Pour ce qui est de l'acquisition d'un bagage de connaissances solides et d'une vaste culture générale, on semble compter ici sur l'intervention du Saint-Esprit.

Les perles de ce genre sont nombreuses dans ce prospectus et chacune d'elles mériterait une dissertation. Chose certaine, il est triste de voir cette institution plus que centenaire sacrifier une longue tradition d'enseignement qui a fait ses preuves sur l'autel de la technopédagogie.

Malgré tout, plusieurs continueront de dire que la technologie n'est qu'un outil et que tout dépend de ce qu'on en fait. Toutefois, la façon dont certains établissements d'enseignement se prosternent devant leurs nouvelles idoles a de quoi nous laisser songeurs. Même si la légende nous dit qu'il ne faut pas réveiller un somnambule, je crois qu'il peut être bon parfois de le ramener à la réalité.

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