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11/03/2015 10:24 EDT | Actualisé 11/05/2015 05:12 EDT

Dieu, cet être suffisant!

Le mythe vient occuper le lieu au-dessus duquel planaient auparavant le mystère et l'étonnement.

En tant que professeur de philosophie, je suis régulièrement amené par les temps qui courent à traiter de la question de Dieu dans ma salle de cours. À l'âge qu'ont mes étudiants et face à l'actualité, il est certain qu'il s'agit là d'une question qui les préoccupe.

Évidemment, ils ne s'attendent pas à ce que je leur fournisse la vérité sur ce sujet - ils ne sont pas naïfs à ce point - mais ils aimeraient bien savoir où je me situe face à ce «problème» dans lequel on peut facilement s'engouffrer. Même que certains ont le culot de me poser directement la question : «Monsieur, croyez-vous en Dieu?» Au lieu de leur répondre platement que je suis athée, que «je ne crois ni ne décrois» comme disait Diderot, j'aborde la question avec eux en prenant ce petit détour.

L'être humain, que l'on dit être un animal raisonnable, aime bien se poser des questions. Alors, selon vous, quelle est la question la plus générale, la plus fondamentale que l'être humain est en mesure de se poser? «Pourquoi j'existe?» me répond un étudiant. C'est un début... «Pourquoi nous sommes sur Terre?», propose un autre. Vous pouvez aller plus loin... «D'où vient l'univers?», renchérit une étudiante. Oui, c'est beaucoup mieux...

En fait, tout peut se résumer à ceci : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien? Pourquoi a-t-il fallu qu'il y ait de l'être et non pas tout simplement du non-être, soit le néant? Il s'agit ici de la question ontologique par excellence, celle qui s'interroge non pas sur un type particulier d'être - l'être humain, l'oiseau à ma fenêtre ou notre galaxie - mais sur l'être comme tel, l'être en tant qu'être comme le disait Aristote.

Alors, que répondre à cette question? Pourquoi a-t-il fallu qu'il y ait de l'être et non pas rien du tout? L'histoire de la pensée nous a montré que l'être humain peut prendre deux attitudes différentes face à cette grande question ontologique. La première consiste à dire «je ne sais pas», à assumer notre ignorance et à respecter le mystère qui plane sur ce questionnement ultime.

L'autre attitude consiste à fabriquer une réponse de toutes pièces. C'est que l'être humain a horreur du vide et lorsqu'il se retrouve devant une question sans réponse, il n'a jamais hésité à s'en forger une pour satisfaire sa curiosité ou calmer ses angoisses; surtout lorsqu'il s'interroge sur ses origines ou sur l'origine de tout ce qui existe. Ainsi, à la question «pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?», l'être humain préfère la plupart du temps sortir une carte de son chapeau sur laquelle est inscrit Dieu, Yahvé ou Allah, tous venant jouer le rôle du grand Créateur, de ce pur Esprit qui aurait engendré l'ensemble de l'univers, qui aurait fait surgir l'être du néant. Grattez au cœur des grandes civilisations et vous trouverez différents mythes fondateurs qui viennent jouer ce rôle. La Genèse, livre premier de la Bible, n'en est qu'un exemple.

Ainsi, à un questionnement ontologique, l'être humain préfère la plupart du temps se donner une réponse théologique. Le mythe vient alors occuper le lieu au-dessus duquel planaient auparavant le mystère et l'étonnement.

Le principe de raison suffisante

C'est que l'être humain obéit à une tendance que j'oserais qualifier de naturelle et qui consiste à vouloir trouver une raison à tout ce qui a existé, existe ou existera. Les philosophes qui ont réfléchi à ce mécanisme en ont tiré le principe de raison suffisante qui dit en gros, malgré ses différentes versions, que tout effet possède une cause et que toute chose a sa raison d'être. À la manière du microprocesseur qui traite et organise les données dans nos ordinateurs personnels, la raison nous aide à organiser le chaos dans lequel nous sommes plongés, à faire des liens, à créer du sens, à faire en sorte que le monde et notre présence sur terre ne nous apparaissent pas comme totalement absurdes. C'est par la présence de ce petit hamster qui ne cesse de tourner entre nos deux oreilles que nous en venons à nous demander pourquoi telle chose est arrivée, à quoi ça sert, qu'est-ce qui arrivera si je pose tel geste, d'où vient l'univers et, bien évidemment, pourquoi il y a quelque chose plutôt que rien.

On le devine, cette manière de vouloir comprendre le pourquoi du pourquoi aura permis à l'être humain de survivre lorsqu'appliqué à son environnement quotidien. Mais la raison humaine, une fois en marche, ne veut plus s'arrêter. Elle n'a de cesse, comme une araignée, de tisser sa toile pour créer du sens. Loin de se contenter de résoudre de simples problèmes de survie, de simples problèmes techniques, elle se donne plutôt comme tâche d'expliquer la totalité de ce qui a été, est et sera à travers différentes chaînes de causes et d'effets qu'elle ne cesse de secréter.

En fait, le but ultime que poursuit la raison est complètement fou! Il s'agit pour elle de construire le système global dans lequel tout serait dit, expliqué et prévu. La religion et la science moderne participent et résultent même de cette folle ambition. Toutefois, une grande différence se retrouve au cœur de ces deux démarches. La science a compris, bien que tard, que le principe de raison suffisante n'était qu'un principe régulateur et que cette volonté d'en arriver à tout connaître, à tout prévoir et à tout contrôler n'était qu'un idéal pour orienter ses recherches.

Les grandes religions monothéistes, de leurs côtés, ont plutôt fait l'erreur de prendre cette ambition à la lettre en croyant que la raison en était finalement et réellement venue à tout dire et à tout révéler et qu'elle avait même identifié le Principe suffisant, la Cause première ou le Premier moteur de tout ce qui a été, est et sera, c'est-à-dire Dieu! Pour le croyant, Dieu est l'alpha et l'oméga, «le commencement et la fin», «celui qui était, qui est et qui vient», celui qui se suffit à lui-même. En somme, Dieu est ce grand suffisant qui ne doit rien à personne. Alors, sacrons-Lui la paix et cessons d'agir en son nom.

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