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18/12/2018 11:18 EST | Actualisé 18/12/2018 11:31 EST

Tamara Thermitus: précipitée dans une «falaise de verre» qui cible les femmes racisées?

Nous devons rester attentif au type particulier de violence réservé aux Noirs au Québec et, comme le révèle l'histoire de Tamara Thermitus, à la violence spéciale réservée aux femmes noires.

Tamara Thermitus, à gauche et Kathleen Weil à droite.
THE CANADIAN PRESS/Ryan Remiorz
Tamara Thermitus, à gauche et Kathleen Weil à droite.

Dans un bref article de l'année dernière, Charmaine Nelson, historienne réputée de l'Université McGill, a exprimé sa frustration devant le manque de connaissances sur l'histoire des Noirs au Canada — ignorance qui bloque souvent les discussions sur le racisme systémique. «Bref, écrit-elle avec insistance, le racisme contemporain est un racisme historique.»

Les propos de Nelson illustrent la manière dont l'histoire influe sur les expériences contemporaines des femmes noires au Canada. Historiquement, ces femmes noires étaient représentées dans la culture populaire et les médias en Amérique du Nord sous l'étiquette de «Sapphires», stéréotypes voulant que les femmes noires soient dominatrices, agressives et colériques. Quant à elles, les recherches de Cheryl Thompson à l'Université Ryerson mettent en lumière l'histoire des représentations racistes persistantes des femmes noires au Canada depuis le début du 19e siècle et les effets persistants et pervers de ces mêmes stéréotypes aujourd'hui.

Les stéréotypes de la femme racisée

Le stéréotype de la femme noire en tant que «Sapphire» surgit spécifiquement dans le contexte du leadership lorsque des femmes racisées sont choisies pour occuper des postes de leadership en période de turbulence organisationnelle alors qu'abondent d'énormes défis. Dans le secteur privé, cette tendance réductrice (tokenism) est si courante que des chercheur.e.s l'ont nommée la «falaise de verre»(glass cliff).

Les recherches démontrent que les femmes racisées souvent sont recrutées dans des postes de direction lorsqu'il existe un dysfonctionnement organisationnel.

Rapidement, elles deviennent les boucs émissaires, puisqu'elles ne sont pas en mesure de redresser la situation dont elles ont hérité. Finalement, elles sont inévitablement remplacées par un leader masculin blanc présumé être un choix «plus sûr». Comme le rapportait The Guardian dans un article du 8 août 2014 intitulé «Women CEOs: Why Companies in Crisis Hire Minorities — and Then Fire Them (Les femmes cheffes d'entreprise: pourquoi les entreprises en crise recrutent-elles des minorités - pour ensuite les renvoyer)», ces dirigeantes sont «mises en situation d'échec inéluctable, puis blâmées, confirmant ainsi l'hypothèse qu'elles étaient inaptes à exercer une position de leadership.»

La double conséquence de la «falaise de verre»

Non seulement les femmes noires sont recrutées dans des organisations dysfonctionnelles en tant que «sauveuses», mais aussi ces situations révèlent quelque chose de plus insidieux. En plus d'être considérées comme étant la source des «vrais problèmes» au sein d'organisations défaillantes, les femmes noires sont souvent marquées par des accusations d'avoir des «styles de gestion nocifs et incompatibles» ainsi que des comportements «abusifs».

Un diagramme viral publié au printemps 2018 par le Centre des organismes communautaires de Montréal (COCo), intitulé «La femme racisée «problématique» en milieu de travail», illustre les manifestations fréquentes de la violence de groupe, ou «mobbing», vécue par les femmes racisées recrutées dans des postes de direction comme «porteuses de changement» au sein des organisations défaillantes.

Lorsque les femmes racisées identifient les problèmes importants au sein d'une structure organisationnelle, travaillant dans les limites des politiques établies pour mettre en œuvre le changement et la responsabilisation, elles sont souvent étiquetées comme étant des monstres par le personnel en place.

Le mandat ainsi que la démission de Me Tamara Thermitus à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec (CDPDJ) constituent un exemple sur la façon dont le préjugé racial historique, la «falaise de verre» et le mobbing s'imbriquent parfaitement pour vilipender le leadership des femmes noires.

En 2016, Me Thermitus Ad.E. a été recrutée pour occuper le poste de présidente de la CDPDJ. À l'époque, Me Thermitus, éminente avocate haïtienne élevée à Sept-Îles (Québec) et qui a été négociatrice en chef pour le gouvernement canadien de l'historique Commission de vérité et réconciliation, était avocate au ministère fédéral de la Justice. Reconnue depuis 20 ans au Québec pour son travail dans le domaine des droits de la personne, elle a reçu le Mérite du Barreau du Québec pour son travail dans la lutte contre la discrimination et les inégalités dans la profession.

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Me Thermitus a été parmi les premières à soulever des problèmes de discrimination raciale au sein de la profession juridique et a joué un rôle essentiel dans l'élaboration d'un cours sur le contexte social du droit. En 2016, elle a été choisie comme lauréate par la CDPDJ en l'honneur du 40e anniversaire de la Charte des droits et de la liberté du Québec.

En décembre 2016, le premier ministre du Québec, Philippe Couillard, a publiquement soumis la candidature de Me Thermitus au poste de présidente de la CDPDJ. Elle a été la première personne racisée, et en particulier la première femme noire à être nommée présidente de la CDPDJ, une organisation longtemps critiquée par les membres de la communauté et les plaignant.e.s pour son personnel monolithiquement blanc, majoritairement francophone et pour sa routinière et flagrante mauvaise gestion des cas de discrimination raciale. Après deux mois de débat public lors duquel Me Thermitus a été critiquée, assez étrangement, pour son engagement en faveur du «multiculturalisme», elle a été unanimement confirmée par l'Assemblée nationale à la tête de la CDPDJ en février 2017.

Dès le début de son mandat, Me Thermitus a été confrontée à des problèmes structurels, organisationnels et de gestion profondément ancrés au sein de la CDPDJ, qui compte 150 employés.

Supervisant un budget de 15 millions de dollars financé par les contribuables, elle a soulevé et des irrégularités budgétaires. Ces éléments qui figurent dans sa lettre de démission du 29 novembre 2018, incluaient des avantages personnels injustifiés, des positions injustifiées créées pour avantager certain.e.s employé.e.s, renforçant ainsi les tendances aux conflits latéraux au sein de la CDPDJ. Peu de temps après son entrée en fonction, trois membres du personnel de la CDPDJ ont pris des congés et deux ont déposé une plainte auprès du Protecteur du citoyen, Me Marie Rinfret, alléguant que le style de gestion de Me Thermitus était «irrespectueux» et favorisait un environnement de travail «hostile».

À l'été 2017, moins de six mois après le début de son mandat, des informations non corroborées sur le style de gestion «inadéquat» et «hostile» de Me Thermitus ont commencé à circuler dans les médias français et anglais après que la plainte eut été illégalement divulguée. Ces actions, comme le soulignent les psychologues, constituent les traits saillants du mobbing institutionnel «guidés par la bureaucratie, telles que les organisations gouvernementales».

La Presse a d'abord publié un article le 30 août 2017, qui s'appuyait entièrement sur six sources anonymes — des sources, il faut le souligner, sans relation clairement identifiée avec de la CDPDJ. Un certain nombre de journaux locaux ont publié des articles sur une «crise» à la CDPDJ, republiant les citations de «sources» anonymes, sans toutefois citer Me Thermitus dans ses articles. À la fin d'octobre 2017, Me Thermitus quitte la CDPDJ en congé de maladie.

En novembre 2017, faisant suite à un processus bâclé, la Protectrice du citoyen Me Marie Rinfret a refusé de recevoir le témoignage ou les déclarations de Me Thermitus lors de son enquête.

Me Rinfret a ensuite envoyé un rapport préliminaire contenant des conclusions à la ministre de la Justice, sans donner à Me Thermitus l'occasion de le réviser et de le commenter. Fondamentalement, les deux actions de Me Rinfret ont enfreint le droit à une procédure équitable de Me Thermitus et ont illégalement ignoré les procédures claires établies en vertu de la Loi facilitant la divulgation d'actes répréhensibles à l'égard des organismes publics.

Puis, au printemps 2018, les journaux locaux ont publié les détails d'un rapport d'enquête de Lise Verreault. S'appuyant sur d'autres témoignages toujours anonymes d'employé.e.s de la CDPDJ, témoignages qui n'ont jamais été partagés avec Me Thermitus, le rapport Verreault a publiquement et sévèrement critiqué le style de gestion de Me Thermitus la qualifiant d'incompétente, la blâmant pour les problèmes historiques de la CDPDJ. Ce rapport demande que Me Thermitus soit remplacée immédiatement.

Ces actions ont été efficaces. Fort du rapport Verreault et des fuites sur le rapport préliminaire de la Protectrice du citoyen, les partis politiques qui s'étaient ralliés au soutien de Me Thermitus un an auparavant, exigeaient rageusement sa démission immédiate. Malgré une lettre adressée à l'Assemblée nationale par Me Thermitus demandant à être entendue, dans un article du 2 mai 2018 dans la Gazette de Montréal, Véronique Hivon, chef du PQ, a menacé Me Thermitus de destitution, un geste exceptionnel.

Après que des menaces de destitution de la part de l'Assemblée nationale aient été soulevées publiquement pour la deuxième fois, Me Thermitus a été contrainte de présenter sa démission le matin du 29 novembre 2018. Lors d'une conférence de presse tenue ce même jour, Me Rinfret a déclaré que son rapport était complet et elle a publié une déclaration singulièrement incriminante: «Il y a eu de graves violations des normes éthiques, ainsi qu'un cas grave de mauvaise gestion, notamment d'abus de pouvoir.» Elle a ensuite refusé toute question sur son rapport. Comme La Presse et d'autres ont rapporté, une motion pour destituer Me Thermitus aurait été sans précédent: la destitution est une procédure extraordinaire qui n'a jamais été utilisée dans l'histoire de la législature du Québec. Ces menaces fournissent également un exemple éloquent d'un discours politique visant à punir et à réduire au silence.

Dans le cas présent, quelque chose de beaucoup plus insidieux et de plus profond est en jeu. Le 3 décembre 2018, Philippe-André Tessier, président par intérim de la CDPDJ, a déclaré dans une interview que la CDPDJ s'était engagée à assurer une transparence totale à la suite de la démission de Me Thermitus, décision qui a été prise «de son propre chef» par cette dernière. Cette déclaration est simplement — et sciemment — fausse. Dans le même entretien, Tessier a également volontairement évité les questions concernant la démission subite de son ancien patron à la CDPDJ, Camil Picard, fonctionnaire d'État ayant supervisé un réseau de centres pour la jeunesse au cours de ses 40 ans de carrière et payé pour faire taire au moins un adolescent connu, victime de viol.

Nous devons rester attentifs au type particulier de violence réservé aux Noirs au Québec et, comme le révèle l'histoire de Tamara Thermitus, à la violence spéciale réservée aux femmes noires. Dans la dernière section du diagramme du COCo, le tableau décrit en détail la «femme racisée problématique» qui quitte l'organisation après avoir été stigmatisée en tant que «problème réel» au sein de l'organisation et étiquetée «inapte» pour le poste.

Cependant, le diagramme ne rend pas compte des expériences en cours qui détaillent le bref mandat de Me Thermitus auprès de la plus grande organisation de défense des droits de la personne au Québec. Le plus étonnant dans son cas est la couverture de presse trompeuse sur son mandat à la Commission, et le remarquable châtiment politique qui s'est accru au cours de l'année 2018 avec chaque nouvelle fuite anonyme, chaque nouvel article de presse et chaque «rapport officiel» partial.

Il s'agit d'un type particulier d'abus destiné à faire disparaître le travail brillant d'une carrière de 30 ans et à édulcorer la violence que Me Thermitus a dû subir et dissimuler à la vue du public alors qu'elle travaillait pour la CDPDJ.

Bref, il s'agit d'une violence qu'historiquement, on demanda toujours aux femmes noires de supporter. Il s'agit d'une violence disciplinaire conçue pour transformer une vie vibrante en un non-récit, une non-entité, une mort sociale — une violence réservée spécifiquement aux femmes noires qui refusent de fermer les yeux et de partir en silence, de s'effacer.

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