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07/03/2013 03:48 EST | Actualisé 08/05/2013 05:12 EDT

Requiem pour un <i>revolución</i>-naire

AFP

Hugo Chávez a permis à la population pauvre vénézuélienne d'espérer des lendemains meilleurs. Il offrait la dignité et le respect à ce peuple meurtri. Il a commis des erreurs, mais il a tenu tête à l'arrogance des Occidentaux qui veulent dicter la conduite à suivre en Amérique latine. Il a distribué les revenus pétroliers à la masse pauvre et même notre pays en a bénéficié grandement.

Le président vénézuélien, un fervent populiste qui a déclenché une révolution socialiste dans son pays et livré une croisade contre l'influence impériale des États-Unis, est décédé le 5 mars.

Pendant ses 14 années au pouvoir, Chávez a systématiquement contesté le statu quo à domicile et à l'étranger. Certes, les médias américains en font une caricature: un individu ignoble qui a polarisé les Vénézuéliens, qui rôde autour des dictateurs, qui tisse des liens avec la Russie communiste. Et, insulte absolue, qui se lie d'amitié avec El Comandante Fidel Castro - écharde éternelle de l'égo états-unien. Les administrations américaines ont également été nombreuses à faire fi de l'aide qu'a prêté Chávez à ses pays voisins pour renverser des gouvernements marionnettes parfaitement soumis aux É-U.

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Certains observateurs éclairés et perspicaces se demandent pourquoi l'homme calomnié par les médias est tant adulè en dépit de ses présumées transgressions. Sans parler au nom du peuple vénézuélien, j'offre quelques théories pour expliquer l'admiration inébranlable dont bénéficie Hugo Chávez à travers le monde.

L'aube du Vénézuéla

En 1498, Christophe Colomb navigue le long de la côte est du Vénézuéla lors de son troisième voyage aux Amériques. Comme au Canada, les Européens perfectionnent la transition de l'exploration à la colonisation et l'oppression. Les colons espagnols et allemands subordonnent les peuples autochtones, arrachent toutes les perles, maraudent toutes les ressources qu'ils peuvent trouver (à savoir, l'or), et fournissent des fortunes à l'empire espagnol. Des esclaves africains sont importés afin de parfaire le pillage accéléré.

300 ans plus tard, Simón Bolivar inspire l'ensemble du continent quand il mène une campagne pour débarrasser l'Amérique latine des brigands coloniaux. Jusqu'aux années 80, les régimes militaires successifs et les dirigeants antidémocratiques privent la majorité des Vénézuéliens d'une prospérité socio-économique. Une société rigide aux arômes d'apartheid se concrétise, avec l'élite richissime enracinée au siège du pouvoir tandis que le reste de la population vivote à peine. Hugo Chávez est devenu le porte-parole du petit peuple en dénonçant la corruption et le paradigme structurel qui était, pour le moins, injuste.

«S'ils n'ont pas de pain, qu'ils mangent de la brioche.» -- Marie-Antoinette, lors d'une des famines françaises pendant le règne de son mari, Louis XVI

Les homologues de Chávez partagent sa vision

Ce n'est pas un hasard si le président bolivien Evo Morales a nourri une amitié avec Chávez. La nation andine, composée d'une petite élite eurocentrique et d'une population constituée à 90 % d'indigènes «métizo», ne s'est dotée que de présidents blancs jusqu'en 2006.

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Hugo Chavez est mort: des Vénézuéliens en deuil
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On peut aussi tracer un parallèle avec le Brésil, où un «enfant du peuple», Lula, a accédé au pouvoir peu de temps après la vague rouge de Chávez. Le président du Nicaragua Daniel Ortega abonde dans le même sens. La figure de proue cubaine, Fidel Castro, représente le même idéal égalitaire: que les pauvres, les personnes de couleur, les illettrés et les citoyens opprimés méritent, eux aussi, d'accéder aux structures sociales de base: l'éducation, la santé et les emplois.

Les puissances impériales dénigrent le socialisme?

C'est bien trop facile pour nous, Canadiens, qui berçons dans la liberté, la démocratie et le capitalisme dosé, d'amoindrir les nations sud-américaines comme des «communistes», «go-gauche», qui jouent aux Robin des Bois pour s'accaparer des objets qu'ils n'ont pas mérités. Dans les pays où la richesse n'est distribuée qu'à quelques-uns, où tout le pouvoir est concentré entre les mains de l'élite, où la structure sociale est figée afin de maintenir un modèle rigide qui ne favorise que la classe privilégiée, le socialisme devient un recours naturel. C'est peut-être le seul dénouement viable pour ces malheureux nés dans ce maléfique cul-de-sac socio-économique.

Quelle chance avons-nous de ne jamais avoir à choisir entre les vivres et la liberté? Pire encore, certains qui ont ni un ni l'autre, sont prêts à lutter et à risquer leur vie pour n'importe quel des deux.

L'organigramme pyramidal et sociocolonial du Vénézuéla a été renversé à la fin des années 90 quand Hugo Chávez a été élu président. Il a été réélu continuellement parce que la grande majorité des Vénézuéliens, qui ont tant nagé dans la pauvreté abjecte, ont finalement eu recours à leur juste part du gâteau.

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Les meilleures et les pires citations de Chavez
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D'épatantes réalisations

Ce que vous n'entendrez pas sur les ondes de CNN ou de Fox News, c'est que Chávez a émis une lueur dans les ténèbres: il a fourni des médecins aux malades, de l'éducation gratuite aux enfants, des pensions aux personnes âgées, de la dignité aux Vénézueliens au teint foncé et aux cheveux crépus, etc.

Chávez a occupé le Wall Street du Vénézuéla bien avant que le mouvement ne s'amorce aux États-Unis. La nationalisation des compagnies pétrolières a profité au peuple: la construction d'écoles publiques et l'investissement dans les infrastructures, entre autres, en sont les preuves tangibles.

Hugo Chávez a livré un système de santé publique à son peuple bien avant Obama Care. Il y a quelques années, j'ai rencontré une docteure cubaine qui avait passé quelque temps dans la jungle du Vénézuéla, dans un programme collaboration et d'échange entre Cuba et le Vénézuéla. Elle a été stupéfaite d'apprendre qu'elle fut la première professionnelle médicale à visiter la région - de tous les temps!

Hugo Chávez a réduit la pauvreté de 50 % entre 1996 et 2010. C'est un défi que nous, les Canadiens, n'avons pas encore atteint, malgré les efforts pérennes, fédéraux et provinciaux.

Hugo Chávez a accordé à 2,1 millions de personnes âgées une pension de vieillesse (un privilège accordé auparavant qu'à une personne sur cinq). Le palmarès des pays les plus heureux vient rehausser l'éclat de Chávez: le Vénézuéla arrive au 5e rang, sur un pied d'égalité avec la Finlande.

Bien avant le mouvement autochtone Idle No More, Chávez a été vénéré comme le champion inconditionnel de la lutte pour les droits des peuples amérindiens. Chávez a réservé trois sièges à l'Assemblée nationale vénézuélienne pour les représentants amérindiens, ce qui fait du Vénézuéla le premier pays dans la région à assurer aux citoyens indigènes une place aux tables décisionnelles municipales et fédérales.

Quant aux autres minorités visibles, Chávez a inséré l'histoire afro-vénézuélienne dans le curriculum national. Dans un geste d'actualisation de soi, il a réclamé ses origines africaines et la mère patrie qu'est le continent africain. Quoique ça semble évident, la plupart des pays d'Amérique latine ont adopté le racisme colonial dans leurs moeurs, et nient catégoriquement leurs héritages amérindien et africain. La conscientisation a bien meilleur goût.

Les militants féministes disent que leur pays a fait beaucoup de chemin sous l'ère Chávez: les lois consacrent désormais les droits des femmes, l'établissement d'un ministère de l'Égalité des sexes, et la création d'une banque, Banmujer destinée aux femmes en milieu défavorisé. Le chef de la Cour suprême, le chef de la commission électorale nationale, le procureur général, l'ombudsman et le chef adjoint de l'Assemblée nationale, ainsi que de nombreux ministres sont des femmes.

Alors que la presse américaine se hâte de crucifier Chávez et de repasser en boucle ses rencontres avec de redoutables homologues, n'oublions pas que les Américains étaient alliés avec les Talibans des années 1980, et que le régime du président tunisien Ben Ali ne présentait pas de problèmes aux États-Unis avant le Printemps arabe.

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Hugo Chavez est mort: les réactions
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Puisque le gouvernement Harper suit aveuglement les pas des États-Unis dans plusieurs dossiers des affaires étrangères, et que le Canada pratique l'à-plat-ventrisme afin d'attirer le commerce international de la Chine en dépit des transgressions bien documentées, il est difficile de digérer l'omission coutumière des vertueux accomplissements d'Hugo Chávez. Ses discutables faux pas servaient à déjouer ses adversaires qui avaient développé au cours de centaines d'années la dextérité dans le domaine de la manipulation populaire. En effet, personne n'aurait pu exécuter toutes les réalisations sociales de Chávez en portant des gants blancs.

Hugo contre Goliath

Hugo Chávez a bravé ce que peu d'autres dirigeants de pays en voie de développement ont osé: il a dénoncé haut et fort l'impérialisme euroaméricain. Tel El Libertador Simón Bolivar avant lui, Chávez n'a point accepté le principe de pauvreté perpétuelle imposé à son peuple. Il s'est insurgé contre la subjugation, il s'est élevé contre la corruption, il a revendiqué pour tous ceux qui, écrasés par l'abattement et le désespoir, n'avaient de force que pour ramper.

Dans la confrontation à saveur David et Goliath entre les Mestizo et les grandes puissances impéralistes, Chávez a su tiré son épingle du jeu. La chemise incarnate que portait souvent Chávez représentait la couleur de l'énergie, de la passion, du désir, de la force, du feu et de l'intensité.

Rouge, c'est aussi la couleur de l'amour qu'éprouvent des millions de gens envers cet homme qui a toujours veillé sur les «paysans» et qui souhaitait en toute sincérité leur bien. Le personnage mythique qu'Hugo Chávez est devenu mérite, au minimum, le respect.

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