LES BLOGUES
22/02/2013 02:00 EST | Actualisé 24/04/2013 05:12 EDT

L'Alberta emportée par le désastre du pétrole sale?

AFP

L'Alberta est une île. Cela semble fou mais, géostratégiquement, c'est bien une île continentale, isolée, sans accès à la mer, sans port et à la merci totale de ses voisins adjacents qui l'encerclent. Mauvaise nouvelle, elle a concentré depuis un demi-siècle tous ses jetons dans une stratégie industrielle qui passe par l'exportation. L'exportation du pétrole. En bon québécois, on dit qu'elle s'est d'elle-même « peinturée dans un coin ». Une simple carte géographique peut résumer le cauchemar albertain : elle est menottée pour survivre dans son modèle de développement actuel.

Quand elle a démarré l'exploitation de ses sables bitumineux, l'Alberta, telle un nouveau riche mal préparé au sort qui lui est favorable, s'est tout offert dans une fanfaronnade titanesque : une idéologie, une arrogance, un système de valeur, des Hummer et, cerise sur le sundae, un gouvernement sur mesure. Le nouveau millionnaire du quartier « se l'est joué » solide, imposant au pays un retour en arrière, digne du chaos texan, avec torture à la carte, festivités guerrières, célébration du « gun », etc. : bref, le retour aux années 50. « Tradition, famille, propriété privée », telle la maxime des phalangistes espagnols des années 30, carabine et chapeau de cowboy en prime, l'indécrottable et abject « me-myself-and-I » de la droite conservatrice nord-américaine.

Depuis, des pluies de milliards tombent annuellement en subventions aux pétrolières pour nourrir le monstre pétrolier albertain, des centaines de rencontres sont organisées avec les lobbies au profit de la province par le gouvernement national, tant pour démolir les entraves à l'exploitation du bitumineux que pour en assurer la pérennité. Le tout dans une allégresse débonnaire de plouc au pouvoir, de gaspillage généralisé, de corruption sénatoriale, où le pays en entier est pollué à satiété par la province nouveau riche et est confronté à un nouveau déficit structurel.

Mais il y a un HIC! Un gros, majeur, immense hic.

Tels les Lavigueur, ces notoires lotos-millionnaires mal préparés à la richesse soudaine, l'Alberta se dirige vers la faillite! Ce n'est pas moi qui le dit, ni la presse de gauche, ni la presse « éco terroriste », comme le souligne Ottawa, mais les vecteurs du business : Ernst & Young parle de ventes massives d'actifs pétroliers; Argent relaie un déficit annuel de 4$ milliards cette année; le Calgary Herald appréhende la catastrophe à venir du goulot d'étranglement, entre autres médias.

Pourquoi? La réponse est évidente : la province est en surcapacité de surproduction, n'a pas les moyens adéquats pour exporter son pétrole, est archi-dépendante de ses voisins immédiats et, comble de mauvaise prospective, a lié son niveau de vie à un cours du baril qui fluctue et chute. Pas brillant, ajouterons-nous.

C'est pourquoi les conservateurs sont prêts à vendre le pays pour écouler ces stocks récurrents, invendables sans pipeline. Allo? On se réveille. Alors, tout y passe pour amadouer, roucouler, tromper, forcer, menacer, séduire, déréglementer, saupoudrer les voisins récalcitrants pour qu'ils laissent passer les pipelines de la marquise albertaine qui, encore hier, tel un cancre ivre de richesse, parlait d'indépendance en toute béatitude... Tout ce flafla médiatique à propos d'Enbridge, c'est ça : il faut convaincre la Colombie-Britannique, la Saskatchewan, le Manitoba, l'Ontario, le QUÉBEC, le Vermont, New York, Washington, le Montana, le Dakota et bien d'autres états de laisser passer les pipelines albertains. Comme le gouvernement actuel fait très peu dans la nuance, on entend régulièrement le ministre des Affaires étrangères, l'enragé John Baird, aboyer, menacer, frapper du poing sur toutes les tribunes, essayant de prendre par la force ce passage chez ses voisins. Celui-là, pour toutes ses inepties, mérite une muselière. Il est le premier allié du « non » tellement il est grossier dans sa méthode.

Il faut résister et résister encore, car ce paquebot de l'ultralibéralisme insensé doit couler sans nous, citoyens. Qu'arriva-t-il à la grenouille de La Fontaine dans la fable de la Grenouille et le bœuf? Elle explosa d'orgueil d'avoir voulu avaler le bœuf. Comme quoi l'Alberta peut aussi être, clin d'oeil de l'Histoire, grenouille et non pas bœuf (de l'Ouest).