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10/04/2016 09:14 EDT | Actualisé 11/04/2017 05:12 EDT

Le syndrome de Marrakech

L'erreur à commettre est de passer un week-end à Marrakech. On se sent trop occidental, on se rend compte que le racisme existe aussi sur la rive méridionale de la Méditerranée.

On connaissait déjà le syndrome parisien pour les touristes japonais, gens extrêmement polis et prévenants, malmenés par une société urbaine impatiente, insolente, brusque et de mauvaise humeur. Ce syndrome pourrait paraître bénin comparé à celui de Marrakech, car ici, ce n'est pas que le manque de courtoisie auquel les touristes sont confrontés, c'est le harcèlement constant des vendeurs, les insultes des jeunes, les arnaques incessantes, le dédale étourdissant des petites ruelles de la médina, les appels assourdissants à la prière et les regards hostiles de certains barbus et de jeunes endoctrinés que le visiteur doit supporter.

Dès le premier jour on commence à regretter son séjour. On se sent comme une machine à sous, prisonnier d'une médina inhospitalière, on se sent trop occidental, trop judéo-chrétien, on se rend compte que le racisme existe aussi sur la rive méridionale de la Méditerranée.

L'erreur à commettre est de passer un week-end à Marrakech. Pour apprécier cette ville incroyable et unique, on doit y séjourner au moins une semaine, car dès que le visage de l'étranger devient familier, les locaux commencent à le laisser en paix, à le saluer, à lui sourire et même à baisser les prix. Il n'est plus le touriste idiot, il n'est plus le roumi auquel il faut soutirer le maximum. Le vacancier se sent plus à l'aise, moins naïf, plus sûr de lui, sans toutefois s'énerver ou se fâcher. Il peut apprécier l'architecture, le charme des ruelles médiévales et se rendre compte que la gentillesse des Marocains est réelle.

Plusieurs jours après mon arrivée, certains résidants de cette ancienne ville royale ont commencé à se livrer et à parler de plusieurs sujets sensibles, dont l'islam, se gardant bien toutefois de critiquer la monarchie. Un homme d'affaires originaire de Casablanca, installé depuis une dizaine d'années à Marrakech, Idris, désirant garder l'anonymat, me confia son désespoir quant à l'évolution sociétale de la ville. «Notre société est victime des discours haineux de nos barbus qui veulent que nos femmes soient à la maison, que les enfants soient radicalisés à l'âge de dix ans, que l'alcool soit interdit partout, que les Occidentaux soient tenus comme les ennemis, que les juifs et les homosexuels soient perçus comme des monstres, ces prêcheurs bénéficient de l'argent du Qatar.»

«Les jeunes désirent partir en Europe, même ceux qui se réjouissent des attentats de Paris, les voyant comme une vengeance contre le colonialisme. Ils aspirent à la liberté, ils en rêvent.»

Une récente étude le confirme puisque 75 % des collégiens rêvent d'un Maroc laïc et libre.

«Dans les quartiers de Marrakech, tout se sait. On vous observe, on note vos fréquentations, on va même jusqu'à deviner ce que vous transportez dans votre sac plastique. Dans les rues de la médina, on voit de plus en plus de poilus», dit Idris. «Quant aux femmes qui ont commencé à porter le foulard il y a dix ans, maintenant nombreuses sont celles qui portent le hijab à la mode qatari.»

Mon interlocuteur est de plus en plus révolté par l'hypocrisie qui rampe dans la société marocaine. Les hommes, comme partout dans le monde, veulent vivre leur sexualité dès la puberté. Mais ils imposent les interdits à leurs sœurs. Les islamistes ne voient que péché et tentations : même dans les hammams, les barbus mettront de longs bermudas couvrant leurs genoux de peur d'exciter leurs confrères.

Idris ne voit pas d'amélioration, bien au contraire. Sous l'influence des monarchies du Golfe, le gouvernement islamiste modéré marocain donne la priorité à l'interdiction d'alcool dans les supermarchés des beaux quartiers (légalement toujours en vente libre), à la construction de mosquées, à la réduction des lieux dits de «débauche».

Ils se désintéressent des droits des femmes, des minorités religieuses et des homosexuels ; d'ailleurs, ces derniers deviennent des persécutés. Il y a désormais une chasse à l'homme et les autorités laissent la rue lyncher les homos, ou même tout simplement des hommes soupçonnés de «déviance», comme à Fez. Et que font la police et la justice? Elles arrêtent les victimes et les condamnent à des peines fermes de prison.

«Mais où allons-nous? Est-ce qu'on aurait lynché Truman Capote, William Burroughs, Juan Goytisolo, Bill Willis, Yves Saint-Laurent, qui ont fait du Maroc et surtout de Marrakech un lieu de prédilection? Nous tombons dans l'absurde, la peur et la haine. Nous vivons des reculs dans tous les domaines.»

«Islam "modéré" semble un oxymore aujourd'hui. Quand je me suis marié avec une Européenne, la première question de mes connaissances marrakchies était : s'est-elle convertie? »

«Heureusement que nous avons au moins la monarchie», déclare-t-il, car le roi, par son statut religieux, est un barrage contre cette marée de salafistes1

Les autorités ne seraient pourtant pas laxistes. Depuis les attentats de Casablanca et de Marrakech, les services de sécurité marocains ne badinent pas avec les «puristes». On les surveille de près et, parfois, on les neutralise. Une Française sexagénaire installée à Marrakech depuis 20 ans m'a dit que sa femme de ménage lui avait raconté une histoire surprenante. On a appris qu'un religieux dans son quartier s'était suicidé. Un religieux qui se suicide! C'est impossible! Il était connu pour être si doux, si affable, si généreux. En fait, il recrutait pour l'organisation État islamique au Maghreb des garçons après la prière du vendredi à la mosquée. On les endoctrinait en échange d'une somme de 200 ou 300 dirhams par réunion, soit un peu moins de 30 dollars. Les barbus pensent à long terme. Les enfants sont leur meilleur investissement. D'où vient l'argent? «Eh bien, on se le demande...»

Mais quelle serait l'alternative à la religion pour un peuple qui manque d'emplois, de ressources, d'instruction, de liberté, de justice? La religion est l'opium du peuple, disait Marx. Mon chauffeur de taxi, qui m'a amené dans la vallée de l'Ourika, doit s'arrêter au moins deux fois sur le trajet pour prier. Il est fier de l'islam mais il refuse que sa fille porte le hijab. Elle doit montrer une certaine forme de féminité, me dit-il. Il ne boit pas. Par contre, il fume comme un pompier, mais le Coran n'interdit pas le tabac. Avec tous les rituels quotidiens, Hassan a l'impression d'être droit et pieux. La religion lui donne la force d'affronter les aléas de la vie.

Avant de me quitter, il m'interroge : «Pourquoi, selon vous, les femmes ne peuvent avoir plusieurs maris?»

Devant mon silence, il me répond : «Les femmes ne peuvent pas avoir plusieurs conjoints car les hommes sont incapables de distinguer leurs propres enfants». Quand on veut justifier une discrimination, tout argument semble valable.

En face des côtes marocaines, la première vue de l'Europe est Europa Point, à Gibraltar, où domine une belle mosquée construite par les Saoud, ennemis de la diversité musulmane, des juifs, des chrétiens d'Orient et de l'Europe laïque. Riyad et Doha sont deux capitales courtisées par Londres et Paris. Même le premier ministre du Québec, ancien conseiller du ministre la santé d'Arabie saoudite, s'est plié aux revendications communautaristes des Saoud. Quant au président français François Hollande, il a accordé la légion d'honneur au prince héritier saoudien, c'est un autre grand pas vers la soumission.

Le syndrome de Marrakech est une prise de conscience que la peur l'emportera sur la raison. On se rend compte que l'Europe devra faire face à une grande migration inéluctable venant d'Afrique, car ce continent n'a ni les ressources pour subvenir aux besoins des jeunes de moins de 25 ans qui composent 50 % de sa population, ni les moyens permettant à cette population de s'épanouir sur le plan personnel et intellectuel.

Malheureusement, par une politique complaisante, nos élites parrainent un conflit de civilisation sans précédent qui amènera la fin du modèle pluraliste et démocratique, non seulement sur les rives sud de la Méditerranée, mais aussi sur les rives septentrionales.

1Le terme «salafisme» vient de l'arabe «salaf al-salih» qui signifie «pieux ancêtres».

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