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28/11/2015 09:28 EST | Actualisé 28/11/2016 05:12 EST

Les ennemis de l'alliance franco-russe

Dans sa guerre contre l'État islamique et contre un ennemi interne, la France risque de se retrouver dans une situation semblable à celle de 1914, en n'ayant que deux puissances alliées à ses côtés, la Russie et la Grande-Bretagne.

La France se trouve depuis les attentats du 13 novembre dans sa plus grave crise politique, militaire et diplomatique depuis la guerre d'Algérie. Elle est prise entre deux étaux : ses obligations en tant que membre du pacte atlantique dont la Turquie fait partie et la Russie, seule puissance à vouloir visiblement aider militairement la France à l'anéantissement de l'État Islamique.

Le lendemain des attentats, François Hollande aurait finalement cédé à l'appel de Nicolas Sarkozy et de Marine Le Pen en coopérant avec la Russie, pays avec lequel Paris entretient des relations culturelles et diplomatiques plutôt cordiales depuis 1892, peu importe la nature de leur régime. La preuve : le différend sur les bateaux militaires Mistral a été réglé à l'amiable entre Paris et Moscou, alors en pleine crise ukrainienne. Il est vrai que l'Égypte, amie des deux puissances s'est proposée de les racheter. Le général Al-Sissi servirait-il d'intermédiaire ou de revendeur ? Seul l'avenir nous le dira.

La Turquie

Cependant, il devient évident que la France n'arrivera pas à faire accepter à ses alliés de l'OTAN la Russie dans une grande coalition. Les événements du 24 novembre (la destruction d'un avion de chasse russe par l'armée turque) montrent clairement que la Turquie s'oppose à une telle alliance et qu'elle est déterminée à tout faire pour saboter la coopération franco-russe contre DAECH, État représentant pour Erdogan un rempart utile contre les Kurdes et les Chiites. Le comportement du gouvernement à Ankara, dit «sunnite modéré» semble-t-il compatible avec nos intérêts occidentaux ?

L'Arabie Saoudite

De même, l'alliance militaire franco-russe dérange les Saoudiens, ennemis de Bashar Al-Assad et de l'Iran. Ils se sont empressés dès le 16 novembre de faire chuter les cours de pétrole, passant sous la barre des 45 $ le baril, dans le but de miner encore plus l'économie russe, déjà affaiblie par les sanctions occidentales. Ryad veut envoyer un message clair à Moscou quant à son soutien chiite dans la région. La monarchie saoudite, comme le gouvernement turc, sont complices de l'État islamique par motivation théologique. Ils veulent barrer l'expansion des hérétiques chiites en Irak et Syrie.

Poutine a bien compris le message saoudien et certains experts russes affirment même que Moscou serait prêt, s'il le fallait, à bombarder certaines installations pétrolières en Arabie Saoudite et au Qatar pour créer une crise pétrolière et faire remonter de manière significative le cours du brut. Tant qu'Obama est au pouvoir, les Russes affirmeront leur force.

Dans une telle conjoncture politique, il serait surprenant que les Américains interviennent ouvertement auprès de la France et de la Russie en Syrie en raison de leurs intérêts stratégiques et économiques en Arabie Saoudite, en Turquie et en Israël. Pas étonnant alors que Paris n'ait pas recouru à l'article 5 de l'Organisation Nord-Atlantique. Elle a préféré s'en tenir à la petite clause communautaire sur la défense collective de l'Union Européenne. Néanmoins, il est possible que Washington ne voit point d'un mauvais œil la destruction de l'État islamique et celle de l'opposition syrienne qui n'est d'ailleurs plus du tout modérée, mais de tendance salafiste.

L'Ukraine

Enfin, il y a le problème ukrainien. Nombreux sont les pays de l'OTAN qui refusent catégoriquement de participer à une coalition dont la Russie ferait partie.

L'annexion de la Crimée et surtout la guerre civile dans l'est de l'Ukraine planifiée et organisée par le Kremlin rend impossible une alliance globale comprenant la Pologne, les Pays baltes, la Roumanie, la Bulgarie et même l'Allemagne.

Notons que les tensions et affrontements ont repris en Ukraine depuis les attentats du 13 novembre à Paris. Sous la bienveillance du Kremlin, les rebelles pro-russes ont profité de la position de force de la Russie au Moyen-Orient et de la faiblesse de la France pour bombarder les rangs ukrainiens, déstabilisant encore plus le régime pro-occidental à Kiev.

Pour aggraver les choses, Moscou vient d'annoncer l'interdiction de l'importation des produits alimentaires ukrainiens à partir de 1er janvier 2016, date où le traité d'association économique entre l'UE et l'Ukraine rentre en vigueur. Il n'est pas surprenant que les autorités de Kiev aient, volontairement ou involontairement, laissé les Tatars et les nationalistes ukrainiens détruire les pylônes qui approvisionnaient jusqu'à ce dernier week-end la Crimée en électricité.

Par ailleurs, cette péninsule fait face à un blocus commercial à sa frontière terrestre. Une nouvelle guerre russo-ukrainienne serait-elle imminente ? Sans doute que non. Mais Poutine garde, avant tout, comme priorité politique l'ébranlement de l'Ukraine atlantiste avec ou sans le traité de Minsk. Quant à son aide apportée à la France, elle aura un prix, celle de la levée des sanctions économiques le 31 janvier 2016. Des tensions franco-allemandes pourraient bien surgir d'ici peu.

La France fait un pari risqué en s'alliant à Moscou et risque de se mettre à dos ses partenaires européens, à l'exception du Royaume-Uni. En même temps, elle garde des relations privilégiées avec l'Arabie Saoudite et le Qatar - ce dernier pays ayant été admis, rappelons-le, comme membre associé dans la Francophonie en 2012 sans pour autant avoir de liens historiques ou culturels avec le monde francophone.

On sait que les monarchies du Golfe financent la construction de mosquées en France, en Belgique, en Afrique subsaharienne et promeuvent ainsi la forme la plus radicale de l'Islam, le wahhabisme. Certains de ces centres de prières deviennent de véritables viviers islamistes composés de prêcheurs arabes fondamentalistes, de délinquants reconvertis en prison et de jeunes sportifs en quête d'identité.

Dans sa guerre contre l'État islamique et contre un ennemi interne, la France risque de se retrouver dans une situation semblable à celle de 1914, en n'ayant que deux puissances alliées à ses côtés, la Russie et la Grande-Bretagne.

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