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11/11/2015 11:12 EST | Actualisé 11/11/2016 05:12 EST

Le dilemme ukrainien: européisme ou homophobie ?

Le jeudi 5 novembre, la Rada (le parlement ukrainien) a refusé un projet de loi combattant la discrimination envers les homosexuels dans les lieux de travail. Cette loi nécessaire dans le cadre de l'abrogation des visas pour les ressortissants ukrainiens dans l'espace Schengen devait entrer en vigueur au début de l'année 2016.

La lutte contre la corruption et la protection des minorités sont des principes non négociables pour l'Union Européenne. Or seulement 117 députés de la Rada sur un total de 450 ont approuvé la nouvelle mention. Un député ambitieux, Pavlo Unguryan, qui faisait partie du clan de l'oligarque Yulia Timoshenko et qui a rejoint au moment opportun le parti du premier ministre populiste, Arseni Iatseniouk, juste après la Révolution de Maidan, a déclaré en pleine séance : « un pays ayant mille ans d'histoire chrétienne ne peut pas autoriser une chose pareille et aujourd'hui, un tel statut spécial pour les minorités sexuelles est tout simplement inacceptable.»

Quant à Sergey Kaplin, membre du parti du président Petro Poroshenko, il a déclaré que «les ancêtres des Ukrainiens, les Cosaques, piétineraient ces gens (les gays) avec leurs chevaux.»

Le mardi 10 novembre, la Rada réitère en rejetant la nouvelle loi.

Alors, l'Ukraine retrouve-t-elle ses vieux démons d'intolérance qui ont tant desservi son image internationale au XXe siècle ? Si nous nous en tenons aux principes démocratiques, ce vote reflèterait sans aucun doute la pensée de la grande majorité de la population du pays qui partage les valeurs promues par l'Église orthodoxe actuelle et par l'ancien parti communiste, associant l'homosexualité à la perversité et à la décadence morale. Cependant, être député responsable demande parfois un courage politique qui consiste à protéger les minorités des excès de la majorité et à voter en faveur de réformes qui assureront un avenir socio-économique prospère aux prochaines générations. En s'opposant à l'interdiction de la discrimination contre les travailleurs gays, les députés ukrainiens tuent l'espoir de toute une génération ukrainienne rêvant de se déplacer librement dans l'Union européenne, eux qui ont sacrifié leur vie pour le rêve européen sur la place Maidan en février 2014.

Un jeune couple hétérosexuel d'Odessa désirant voyager librement en Europe m'a dit avec beaucoup de colère que tous ces députés dont beaucoup sont des oligarques ou des clients d'oligarques se fichent éperdument de l'abrogation des visas puisque beaucoup d'entre eux ont déjà un permis pour voyager ou même résider au sein de l'espace Schengen. Ils découvrent avec désillusion que leur pays fait toujours partie de la sphère russe au niveau des mentalités. Vlad affirme : «À Odessa, la plupart des gens regardent toujours les chaînes russes ou des chaînes ukrainiennes diffusant des émissions russes. Le cerveau ukrainien est toujours contaminé par la propagande et l'intolérance du grand voisin». Il est vrai que depuis le rapprochement entre le Kremlin et le patriarcat moscovite, le nationalisme religieux a pris de l'ampleur dans le monde médiatique russophone. Poutine défend une certaine forme d'homophobie en échange du soutien inconditionnel de l'Église orthodoxe à sa politique, soutien vital pour sa politique étrangère hasardeuse.

Mais il est trop facile d'accuser les Russes de tous les maux ukrainiens. L'Ukraine est un pays homophobe avec ou sans l'aide des chaînes russes. L'ouest ukrainien pro-occidental, anti-russe et catholique (1) est le berceau des partis d'extrême-droite antisémites et homophobes. Quand on va au marché aux puces au cœur de Lviv, on est surpris par le nombre de livres Mein Kampf que l'on vend de façon bien ostentatoire. Cette ville aux allures autrichiennes et polonaises symbolise les contradictions ukrainiennes, pays rêvant à la fois d'une Europe multinationale et solidaire et d'une Europe exclusivement blanche et chrétienne. Il n'est pas bon d'être ouvertement homo à Lviv, comme dans le reste de l'Ukraine d'ailleurs. Les attaques cette année contre la gay pride de Kiev et d'Odessa, contre les clubs gays de ces deux villes, montrent à quel point le pays demeure conservateur. Néanmoins, certains diront que le fait que la fierté gay ait été autorisée cette année dans la capitale et protégée par la police est un progrès en soi.

Peu d'Ukrainiens associeront l'homosexualité à la virilité : Alexandre le Grand, l'empereur Adrien, Soliman le magnifique, Frédéric II de Prusse, et même Casanova, Wagner et Atatürk ont tous pratiqué de temps à autre l'amour hellénique.

Il est important de combattre l'homophobie, car la haine envers les homosexuels est surtout due au concept de la sexualité dite «passive», laquelle est associée à la femme. Toute société homophobe est intrinsèquement misogyne. Regardez ce qui se passe dans l'État islamique !

Pas étonnant alors que le mouvement féministe radical Femen soit venu d'Ukraine, société machiste où la femme est souvent un objet transformé en femme-poupée.

L'Ukraine aura avant la fin de l'année un choix de société à faire : devenir une nation européenne occidentale et tolérante ou un État eurasien autoritaire, religieux et nationaliste.

Peut-être que l'opposition du parlement ukrainien finalement arrangerait bien les affaires de l'Union européenne déjà confrontée à une grave crise de migration. Voir débouler sur son sol des milliers de jeunes ukrainiens en quête d'un monde meilleur serait mal perçu par une vieille Europe essoufflée et déboussolée.

[Mise à jour] Mais finalement, à la quatrième tentative, la Rada a adopté ce matin la nouvelle loi anti-discrimination, incluant l’orientation sexuelle. Le Président du Parlement, Volodymyr Groysman, a bien précisé qu’il ne s’agissait pas ici de la légalisation du mariage gay. « Dieu merci, cela ne ce passera jamais en Ukraine », a-t-il eu le soin d’ajouter. Le président de la République, Petro Poroshenko, croyant et pratiquant, a eu quant à lui une réaction plus positive, en tweetant « l’Ukraine vient de se libérer des obstacles discriminatoires de son passé soviétique ».

(1) Il existe deux Églises catholiques en Ukraine : l'Église catholique de rite latin et l'Église grecque-catholique ruthène. Les deux représentent à peu près 8% de la population du pays.

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