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24/10/2015 09:09 EDT | Actualisé 24/10/2016 05:12 EDT

Le dictateur zigzag

Un compromis a été trouvé pour lever les sanctions contre le Bélarus, la dernière dictature d'Europe.

La semaine dernière, l'Union européenne a annoncé qu'un compromis a été trouvé pour lever les sanctions contre le Bélarus (ou Biélorussie), la dernière dictature en Europe, et on dit qu'elle travaillerait sur un nouvel accord avec ce pays dans le cadre du partenariat oriental.

Même le régime de Vladimir Poutine paraîtrait bien amateur dans l'art de la dictature comparé au système monarchique et soviétique mis en place par Alexandre Loukachenko, le «batka» (père) du Bélarus. Cet ancien dirigeant d'une ferme collective a pris le soin, d'une part, de garder tous les aspects rassurants de l'ancien modèle communiste, et d'autre part d'en conserver la pérennité en préparant ses sujets bien à l'avance à sa succession en exhibant son fils (aujourd'hui, âgé de onze ans) à toute parade, à tout événement médiatique.

On ne peut que s'interroger sur les motivations de Bruxelles: la Commission européenne se vengerait-elle de la déstabilisation de sa frontière orientale en jetant une nouvelle épine dans le pied de l'ours russe, lequel voit son projet d'union eurasienne menacé plus que jamais? Ou bien récompenserait-elle la Biélorussie pour le rôle d'intermédiaire joué dans la recherche d'une solution à la crise ukrainienne?

Il est indéniable que Minsk a occupé un rôle important en misant sur sa neutralité dans le conflit russo-ukrainien, tout en livrant du matériel militaire à Kiev. À l'instar du Kazakhstan, elle voit d'un mauvais œil l'intervention militaire de Moscou en Crimée et dans le Donbass. En s'attaquant au petit frère slave, nul n'est désormais à l'abri de l'irrédentisme russe qui pourrait se diriger vers les deux pays associés à la Russie. Le président kazakh (Noursoultan Nazarbaïev) a affirmé a plusieurs reprises que l'union eurasienne ne serait pas politique. Quant à Loukachenko, il vient de changer sa devise «Pour un Bélarus fort et prospère» par «Pour le futur d'un Bélarus indépendant». L'aventure de Poutine en Ukraine risque de coûter cher à son projet intercontinental.

Le Bélarus serait-il en train de changer de géostratégie? La question est légitime si on prend en considération certains événements récents. En avril, Minsk reçoit toute une délégation de l'OTAN. Le 9 mai, Loukachenko boude, comme les autres dirigeants européens, le défilé militaire célébrant la victoire sur le nazisme à Moscou. En août, il amnistie et relâche les six opposants du régime qui étaient toujours emprisonnés et, quelques semaines plus tard, il autorise une manifestation contre la militarisation russe dans le pays. Il rompt ensuite avec la Russie les négociations commencées il y a deux ans, mettant fin au projet d'une base aérienne russe en Biélorussie. Dernièrement, il négocie avec le FMI un prêt de 3,5 milliards de dollars.

On pourrait s'attendre aux foudres de Moscou. Or, le Kremlin ne bronche pas, n'augmente pas le prix du gaz et, encore mieux, verse au Bélarus un prêt de 760 millions de dollars en août. Par ailleurs, le Bélarus sert les intérêts d'une certaine mafia russe en important les produits européens sous emballage biélorusse, contournant ainsi l'embargo. Et Minsk servira à partir de 25 octobre de lieu de transit pour les liaisons aériennes entre l'Ukraine et la Russie (l'Ukraine vient d'interdire à 25 compagnies russes de survoler son territoire et même de le desservir). Alors, y-a-t-il un changement d'orientation dans la politique de Loukachenko?

Pour les Russes, la nature du régime en place à Minsk est le meilleur garant de la vassalité biélorusse, comme celle du Kazakhstan, d'ailleurs. Si les élections présidentielles de ce mois d'octobre se sont déroulées sans incident, c'est parce que les Biélorusses ont été traumatisés par l'expérience ukrainienne. La majorité d'entre eux regarde la télévision russe et a une vision apocalyptique du voisin du sud. Beaucoup sont ceux qui préfèrent la stabilité, l'État providence, la protection du bakta et les sorties de kolya (son rejeton) à une occidentalisation hasardeuse.

En outre, de nombreux Russes et même Ukrainiens envient le modèle biélorusse, qui représente la tranquillité, la modestie et la qualité de vie de l'ancien système soviétique, où les critères pour la nourriture, par exemple, sont très stricts, comme au «bon vieux temps» de l'URSS ; où la corruption semblerait y être moins présente ; où les oligarques ne se mêlent guère à la politique. Peut-être que la réélection de Loukachenko le 11 octobre dernier, avec 84,1% des voix, représenterait une certaine vérité.

La stratégie de Loukachenko est la survie de son régime soviétique et celle de sa famille à la tête du Bélarus. Pour cela, les subsides russes sont essentiels, plus que le rêve polonais promu par l'Union européenne. Loukachenko, vieux renard de la politique, rappelle aux Russes que le Bélarus compte, et que les aides financières ne doivent pas être coupées au profit du Donbass, de la Transnistrie, de l'Ossétie du Sud, de l'Abkhazie, du Haut-Karabagh et des gourmandes Crimée et Tchétchénie. Le KGB est toujours en service en Biélorussie. Petit Nikolai Loukachenko garde précieusement le révolver en or offert par l'ancien président Medvedev.

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