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28/10/2014 10:07 EDT | Actualisé 28/12/2014 05:12 EST

Faut-il vraiment crier au loup terroriste?

Ce texte est cosigné par Michel Fortmann et Pierre Martin.

Depuis les événements de la semaine dernière à Saint-Jean et Ottawa, on a beaucoup parlé de « loups solitaires » et de terrorisme. Jusqu'à preuve du contraire, il est assez clair qu'on avait affaire à des « solitaires », mais faut-il vraiment crier au loup du terrorisme? Comme on est rarement bien servi par l'hyperbole, il est utile de préciser certains faits.

D'abord, il est prématuré et exagéré de désigner ces deux attentats meurtriers comme des actes terroristes tant que les autorités compétentes n'établissent pas de lien crédible entre une organisation terroriste spécifique et les malfaiteurs.

Pour l'instant, nous en savons peu sur les motivations des meurtriers. En apparence, leurs actes étaient assez semblables à ceux commis en 1984 à l'Assemblée nationale et en septembre 2012 au Métropolis, à Montréal. Pourtant, personne n'a vu dans ces gestes déplorables plus que des incidents isolés et personne n'a accolé à leurs auteurs l'étiquette de terroriste, même si ceux-ci avaient manifestement des motivations « politiques ».

Un attentat terroriste est un acte de guerre, planifié, organisé et qui s'inscrit dans la durée. Un acte criminel isolé qui prétend s'inspirer d'une mouvance religieuse ou politique ne constitue pas nécessairement du terrorisme, encore moins un acte de guerre.

Certains analystes ont allégué que le phénomène du « terrorisme spontané » s'applique aux incidents de la semaine dernière. Lorsqu'un mouvement se trouve en situation de faiblesse, comme le Hamas en Palestine ces jours-ci, il peut faire appel à l'ensemble d'une population pour frapper l'adversaire. Chaque membre d'une collectivité est donc incité à frapper un « ennemi » lorsqu'il en a l'occasion. Israël connait ainsi depuis cet été une série d'incidents improvisés qui ont fait plusieurs morts.

La revue du groupe armé État islamique, Dabiq aurait appelé à une mobilisation similaire contre les pays qui la combattent en Irak et en Syrie. Selon cette publication, « Les citoyens des pays croisés devraient être visés et frappés où qu'ils se trouvent ». La notion d'attaques terroristes improvisées contre un pays comme le Canada n'est donc pas fantaisiste, mais il faudrait éviter de sauter aux conclusions.

Pour qu'une campagne de « terreur spontanée » soit crédible, il faut qu'un groupe nombreux soit sensible à l'appel. Par exemple, les Palestiniens en Israël sont un bassin de recrutement idéal. Les communautés musulmanes en France ou en Grande-Bretagne offrent également un auditoire considérable pour la propagande de l'État islamique. Il y a peut-être aussi un potentiel au Canada pour le « terrorisme maison » au sein de certains groupes, mais il serait étonnant que le problème devienne aussi préoccupant qu'il l'est en Israël ou pourrait le devenir en Europe.

De plus, en élevant si promptement les événements de la semaine dernière au rang d'actes terroristes, les médias et les leaders politiques canadiens ont joué le jeu des organisations terroristes dont le but est précisément de semer et d'entretenir la peur et la panique.

De ce point de vue, certains médias, ont réagi de façon excessive, voire irresponsable, en amplifiant les incidents et en les qualifiant d'emblée d'agressions terroristes islamistes dirigées contre nos institutions.

On a dit entre autres : « Le Canada vient de connaître son 11 septembre », « nous avons perdu notre innocence », « Le Canada ne sera jamais plus le même », « Un pays frappé en plein cœur ». De telles déclarations ne peuvent qu'attiser une mini-crise d'hystérie collective.

On a beaucoup entendu l'expression « nous sommes en guerre ». Ça n'a rien à voir. Israël, l'Ukraine et la Syrie sont en guerre. Notre situation n'est absolument pas comparable. Pourquoi créer chez nous en 2014 un climat d'anxiété et de paranoïa comme il en existait aux États-Unis à l'automne 2001? À qui cela profite-t-il?

Même si nos leaders politiques ont su montrer une certaine dignité le 22 octobre, il serait naïf de croire que le gouvernement conservateur ne se servira pas de ces événements pour justifier ses choix politiques et raffermir sa position dans les sondages, en se présentant comme le parti des Canadiens unis contre la menace des barbares.

Crier au terrorisme, c'est un peu comme crier au loup. À la longue, si on crie au loup quand on n'a pas vraiment affaire à un loup, ça risque d'avoir l'effet contraire à ce qu'on souhaite.

Michel Fortmann et Pierre Martin sont professeurs de science politique à l'Université de Montréal et membres du Centre d'études sur la paix et la sécurité internationale (CEPSI). Pierre Martin est fellow du Canadian Defence and Foreign Affairs Institute (CDFAI). Une version anglaise de ce texte paraît dans le Toronto Star.

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