LES BLOGUES
05/06/2013 01:15 EDT | Actualisé 30/12/2013 08:11 EST

«Ici» l'insignifiance

Assoyez dix hipsters autour d'une table, enfermez-les avec une théière de camomille pour sustenter leur soif d'émotions fortes et demandez-leur de plancher sur l'image de la société d'État. Vous aboutirez avec «Ici», le nouveau nom que revêtira Radio-Canada à la fin de l'été. Nom insignifiant, s'il en est un, puisqu'il ne signifie précisément... rien! Vous aurez malgré tout droit, en prime, à une vidéo super léchée aux images pastel, où l'on s'amuse à dessiner le logo de Radio-Canada sur des tableaux blancs, le tout ponctué d'images montréalo-montréalaises, comme il se doit. On vous expliquera que l'on «intègre» les plateformes de la vénérable institution pour rendre le tout plus «convivial» puisqu'après tout, l'on parle de «Radio» Canada même lorsqu'il s'agit de télévision ou du Web... Merci de considérer que nous n'avions pas déjà su faire la part des choses après toutes ces années!


Il y a une raison pour laquelle une société d'État, une institution aussi culturellement importante que l'est Radio-Canada, peut passer le test des années et inscrire son action dans le temps: la constance de la qualité du service public offert à la population et l'enracinement de l'institution au sein de la culture populaire, dans chacune des régions du pays. Une institution ne change pas de nom au gré des saisons ou des tendances du moment.

Au contraire, si elle sait investir les nouvelles technologies qui apparaissent tout au long de son histoire, son nom traverse néanmoins les époques et devient un point de repère pour toutes les générations qui s'y réfèreront. Elle devient, par la pérennité même de son nom, un gage de rigueur dans l'information transmise, de qualité dans la programmation des émissions télévisées ou radiodiffusées. C'était tout cela, Radio-Canada, et ce depuis des décennies. C'est tout cela qui sera désormais banalisé et marchandisé sous l'étiquette «Ici».

LIRE AUSSI SUR LES BLOGUES

- Ici, c'est Ici Radio-Canada, par Louis Lalande, vice-président de la SRC

Au moment où la société d'État voit son budget amputé, où son rôle de diffuseur public est remis en cause, il est difficile de ne pas voir dans ce rebranding la volonté de positionner la «marque» (expression employée dans la vidéo promotionnelle) sur le marché privé et de la faire rivaliser de plain-pied avec toutes les autres chaines aux acronymes tout aussi vides et qui rêveraient de pouvoir bénéficier de la charge symbolique et émotive que représentent ces trois lettres, SRC, et ce nom: Radio-Canada. À grand renfort de jingles sympathiques, on tentera de présenter cette transformation comme l'évolution «normale» de ce diffuseur public qui a vu passer sous son toit d'illustres journalistes ou animateurs, de René Lévesque à Bernard Derome, en passant par Judith Jasmin et Louis Martin. Radio-Canada, c'était un gage de crédibilité pour des générations de jeunes journalistes qui rêvaient d'y faire leurs armes, comme Le Devoir peut encore l'être à ceux qui veulent continuer de noircir des colonnes de leurs articles ou de leurs chroniques.

«Ici» ne signifie rien. «Ici» ne représente rien (sinon ce que Radio-Canada a su bâtir). «Ici» fait résolument entrer la SRC dans le monde des télédiffusions privées et commerciales. Ici l'insignifiance.

VOIR AUSSI SUR LE HUFFPOST

ICI, ça réagit