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05/01/2018 09:00 EST | Actualisé 05/01/2018 09:00 EST

L’itinérance dans les grands froids

L'année 2018 sera déterminante dans les décisions que prendront les gouvernements.

Le manque de logement, l’absence de revenu décent, les barrières à l’accès aux services de santé et de réinsertion sociale, et le profilage social des personnes en situation d’itinérance continueront pour leur part de sévir bien au-delà de l’hiver.
La Presse canadienne
Le manque de logement, l’absence de revenu décent, les barrières à l’accès aux services de santé et de réinsertion sociale, et le profilage social des personnes en situation d’itinérance continueront pour leur part de sévir bien au-delà de l’hiver.

Les exceptionnels grands froids qui frappent Montréal depuis la fin décembre ont amené une grande couverture médiatique de l'itinérance dans ce contexte, de même que de nombreux gestes d'entraide de la population. Il faut s'en réjouir, le vortex polaire rend encore plus dangereuse la vie dans la rue.

L'itinérance constitue cependant un drame dans la vie d'un trop grand nombre de personnes 365 jours par année. Les ressources pour sans-abri opèrent le plus souvent à plein rendement cet hiver, c'est le cas depuis l'été dernier à Montréal. Ces ressources se retrouvent malheureusement souvent en situation de sur-occupation, les ressources d'hébergement pour femmes devant trop souvent refuser certaines d'entre elles, faute de places.

Il faut donc espérer que la présente vague de solidarité ira au-delà des grands froids et de l'esprit des Fêtes. Le manque de logement, l'absence de revenu décent, les barrières à l'accès aux services de santé et de réinsertion sociale, et le profilage social des personnes en situation d'itinérance continueront pour leur part de sévir bien au-delà de l'hiver.

En ce début d'année, ce sont d'abord les gouvernements du Québec et d'Ottawa tout comme la Ville qui devraient se sentir interpellés par l'itinérance. À chacun de ces niveaux, l'espoir se confond parfois avec les inquiétudes. À bien des égards, l'année 2018 sera déterminante dans les décisions que prendront les gouvernements.

Faire la différence en itinérance

Au cours des dernières semaines, la nouvelle mairesse de Montréal, Valérie Plante, a affirmé à plusieurs reprises avoir l'intention de marquer le coup et poser des gestes concrets qui feront la différence. En matière d'itinérance, l'essentiel des responsabilités relèvent de l'action des gouvernements québécois et fédéral. La Ville possède néanmoins un champ d'action qui peut s'avérer déterminant pour les personnes en situation d'itinérance. Alors que Montréal adoptera sous peu un nouveau plan d'action en itinérance, il est essentiel que certaines mesures s'y retrouvant se concrétisent rapidement.

Au premier rang, Projet Montréal s'est engagé à lutter contre le profilage social et la judiciarisation des personnes itinérantes et chercher des alternatives aux trop nombreux tickets donnés aux sans-abri. Ces contraventions, en plus d'être complètement inutiles et très couteuses pour la justice municipale, ne font ultimement qu'alourdir le fardeau pour les personnes en situation d'itinérance. Pour remédier à cette situation, les 33 recommandations de la consultation sur le profilage social et racial menée l'été dernier, co-présidée alors par Benoit Dorais aujourd'hui président du Comité exécutif, doivent se concrétiser. Cet exercice qui recommandait de procéder à l'examen de la règlementation et des directives pouvant conduire au profilage envers les sans-abri doit être entrepris le plus rapidement possible en 2018.

En matière de logement, les pouvoirs accrus de la Ville obtenus avec le statut de métropole pourraient faciliter la réalisation de nouveaux logements sociaux. L'objectif de l'équipe Plante de construire 300 nouveaux logements sociaux spécialement dédiés aux personnes en situation d'itinérance est plus que pertinent, son atteinte dépendra toutefois des investissements par Québec et Ottawa. À l'heure actuelle, une grande incertitude plane toujours en ce qui concerne ce financement.

Montréal devra porter activement la voix et les besoins de sa population auprès des autres gouvernements.

Montréal devra porter activement la voix et les besoins de sa population auprès des autres gouvernements. La Ville devra aussi faire reconnaitre la spécificité de la situation montréalaise et s'assurer d'obtenir une part équitable des budgets des programmes. Sous l'administration Coderre, Montréal a vu sa part réduite en matière de budget en itinérance et en logement social.

Un dernier élément majeur est la sauvegarde du parc de maisons de chambres. La Ville dispose de plusieurs leviers d'intervention à cet égard. Ce parc de logements joue un rôle de rempart contre la rue pour plusieurs personnes, alors qu'il constitue une bouée de secours pour s'en sortir pour plusieurs autres.

Outre leur acquisition/rénovation et leur transformation en logements sociaux, le recensement régulier de ce parc de logements est crucial. La Ville doit rapidement multiplier ses interventions pour en assurer leur sécurité et salubrité. Ces interventions se retrouvent d'ailleurs toutes au chapitre des engagements électoraux de Projet Montréal en 2017.

Que vive la Politique en itinérance

Il y a 4 ans, le gouvernement Marois adoptait une Politique nationale de lutte à l'itinérance, qui interpellait une dizaine de ses ministères dans la mise en œuvre d'actions pour éviter la rue et s'en sortir. Les axes de cette politique élaboraient des interventions en matière de logement, de justice, de santé et services sociaux et d'éducation.

Dès 2014, le gouvernement Couillard a pris le relais et adopté un solide plan d'action interministériel pour déployer cette politique. Au palier régional, des travaux se poursuivent activement en ce sens, mais es politiques d'austérité des dernières années continuent de nuire aux actions prévues. Les coupures en logement social, à l'aide sociale, en santé et services sociaux et le manque de soutien aux groupes communautaires ne font que limiter le potentiel des efforts de lutte et de prévention de l'itinérance.

Les coupures en logement social, à l'aide sociale, en santé et services sociaux et le manque de soutien aux groupes communautaires ne font que limiter le potentiel des efforts de lutte et de prévention de l'itinérance.

En 2017, avec ses annonces budgétaires de mars et de décembre, Québec a rétabli et parfois accru le financement de certains investissements sociaux, notamment pour le logement et la lutte à la pauvreté. Ce changement de direction prouve qu'il n'est pas trop tard pour renoncer aux coupures de l'aide sociale.

Rappelons qu'avec son nouveau Plan de lutte à la pauvreté, le gouvernement libéral prévoit qu'après 1er avril prochain, les prestataires qui ne pourront s'insérer en emploi verront leur allocation diminuer à 404 $ par mois. Cette mesure s'en prendra directement aux conditions de vie des plus précaires et notamment des personnes en situation d'itinérance ou vulnérables de l'être.

Avec son dernier budget qui sera préélectoral, Québec doit annoncer des investissements importants dans les programmes sociaux et l'éducation qui profiteront à toute la population, qui aideront durablement à lutter contre l'itinérance. Cela donnera le ton au prochain gouvernement, quel qu'il soit.

Des investissements majeurs d'Ottawa

L'année 2018 sera aussi déterminante du côté du gouvernement fédéral. Le gouvernement devrait en effet annoncer sous peu les orientations de sa nouvelle Stratégie de partenariats de lutte contre l'itinérance, dont des fonds doublés atteignant 2 milliards $ sur 10 ans ont déjà été annoncés. Il est crucial que cet investissement continue de se faire avec une approche globale dans la lutte à l'itinérance.

Pour aider les personnes en situation d'itinérance, il est impératif de soutenir un éventail diversifié d'interventions menées à la fois en accompagnement dans la rue, dans des refuges et des centres de jours, tout comme en accessibilité aux services publics et dans des projets d'immobilisations. À Montréal, l'aide fédérale en itinérance a contribué à la construction de plus de 1200 logements sociaux, tout en permettant à des organismes tels des refuges, l'Itinéraire et CACTUS d'acquérir des locaux et améliorer leurs réponses. La nouvelle stratégie fédérale doit s'inscrire dans une perspective globale si elle veut adéquatement répondre à un phénomène qui l'est tout autant.

La nouvelle stratégie fédérale doit s'inscrire dans une perspective globale si elle veut adéquatement répondre à un phénomène qui l'est tout autant.

Ottawa a également annoncé une importante Stratégie nationale en logement en 2017. Celle-ci pourra contribuer à la lutte à l'itinérance, si ces fonds sont rapidement investis pour la construction de nouveaux logements sociaux. Tout comme pour les fonds prévus pour la lutte à l'itinérance, la part du financement qu'obtiendra Montréal représente un gros enjeu.

La table est mise

Montréal connaitra d'autres hivers qui seront, espérons-le, moins froids. Souhaitons que ceux-ci soient le théâtre de reculs significatifs de l'itinérance. Cela est de plus en plus nécessaire et sera possible si Montréal et les gouvernements assument leurs responsabilités.

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