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07/10/2016 10:45 EDT | Actualisé 07/10/2016 10:45 EDT

Existe-t-il un langage propre aux mafiosi?

Le langage des mafiosi est-il différent des gens ordinaires qui ne font pas partie de la mafia? Du point de vue des experts en linguistique qui se sont penchés sur le sujet, il semble que non. Il est toutefois possible de déceler l'adhésion d'un membre en règle par sa manière d'interagir verbalement dans une discussion avec d'autres affiliés.

La mafia sicilienne, connue aussi sous le nom de « Cosa Nostra » (Notre chose à nous) est, comme on le sait, une organisation criminelle secrète, complexe et très structurée, dont les membres, appelés « hommes d'honneur », sont soumis à un ensemble de règles très strictes qui régissent leurs rapports et leurs relations entre eux. Le langage et la manière de communiquer tiendront une place primordiale tout au long de leur vie, durant laquelle ils auront à interpréter les intonations de la voix, les gestuelles corporelles, les messages, et même les silences. Ils devront, par ailleurs, se montrer prudents dans leurs choix de mots, en prenant soin de ne livrer que l'essentiel, tout en se gardant d'en dire trop, car leur sécurité pourrait être en péril.

Tommaso Buscetta fut pendant plusieurs décennies un membre influent de Cosa Nostra, à Palerme, avant de devenir un collaborateur de justice en 1984. Il décrivait Cosa Nostra comme étant « le royaume des discours incomplets ». Un autre dicton attribué à cette organisation veut que « le mot le plus efficace est celui que l'on ne prononce pas ». De fait, l'univers du mafieux est fait de silences, d'implicites, d'allusions et de non-dits. Les mots prononcés prennent une force évocatrice, tout en n'étant jamais explicités avec netteté, de sorte que le mode allusif utilisé par celui-ci n'a que pour but de favoriser l'ambiguïté.

Existe-t-il un langage propre aux mafiosi? Est-il différent des gens ordinaires qui ne font pas partie de la mafia? Du point de vue des experts en linguistique qui se sont penchés sur le sujet, il semble que non. Le langage varie d'une communauté à l'autre. Ces variantes sont principalement dues aux générations, au sexe, à la classe sociale, au niveau d'éducation, aux professions, au lieu d'origine, affirment les experts. Il en va de même au sein de Cosa Nostra. Le langage d'un mafieux cultivé sera bien sûr différent de celui qui est dépourvu d'instruction. Il suffit de penser, par exemple à Salvatore Aragona, un médecin et membre d'une famille de Cosa Nostra établie dans la région de Palerme, qui, disait-on, avait la réputation d'être « un homme plaisant et élégant, qui parle avec une grande propriété de langage ».

Les mafiosi parlent comme nous le faisons. Cependant, ils ont appris à exploiter certaines subtilités de la langue.

L'appartenance d'un individu à Cosa Nostra ne s'établit pas seulement en fonction de critères linguistiques. Il est toutefois possible de déceler l'adhésion d'un membre en règle par sa manière d'interagir verbalement dans une discussion avec d'autres affiliés. Les mafiosi parlent comme nous le faisons. Cependant, ils ont appris à exploiter certaines subtilités de la langue, en recourant, entre autres, aux expressions implicites, aux métaphores, aux allusions et aux non-dits. Tout repose sur le « quoi dire » et sur le « comment dire ». Ainsi, lors d'une interception téléphonique effectuée par la police, Antonio Rotolo, boss du quartier palermitain de Pagliarelli, termine une conversation qu'il a avec un certain Alessandro Mannino, au sujet d'un litige concernant le retour des États-Unis de la famille Inzerillo de Passo di Ragano, une petite localité située non loin de Palerme, dont les membres avaient été expulsés de l'organisation sicilienne quelques années auparavant. Rotolo lance à son interlocuteur cet avertissement : « Si tu es sincère avec moi, je t'en serai reconnaissant et je te féliciterai de ta franchise. Mais, fais attention, car si je réalise que tu n'es pas loyal, cela me déplaira beaucoup, surtout parce que je t'ai invité chez moi. » Dans cette phrase, l'implicite « fais attention » et l'allusion, « que je t'ai invité chez moi » (parce que je te considérais comme mon ami), renferme une menace voilée. Mannino n'a pas été menacé de façon directe, mais il a certes bien saisi la portée lugubre des paroles de Rotolo.

Qu'il s'agisse d'un homme d'honneur, d'un mafieux rival, d'un journaliste, ou d'un citoyen, la forme du message (emploi de métaphores, de doubles sens, de formes allusives) à laquelle les mafiosi ont recours variera d'une personne à l'autre. Mais dans tous les cas, ils éviteront l'emploi de termes explicites. C'est à leurs interlocuteurs que reviendra la tâche de décoder le message. Par exemple, comme l'a souligné à propos, le regretté juge antimafia, Giovanni Falcone, assassiné en 1992, au sujet des collaborateurs de justice et de leurs rapports avec les enquêteurs, la communication entre les deux groupes se fonde entièrement sur le jeu des métaphores. Falcone raconte que, lors de l'un de ses entretiens avec Buscetta, il avait exprimé vis-à-vis ce dernier ses doutes au sujet d'un homicide qu'il ne croyait pas être de nature « mafieuse ». Buscetta était d'avis contraire.

Pour le convaincre, il lui raconta l'histoire suivante. Un type a une infection dans un endroit gênant, aux fesses. Il se rend chez son médecin et lui dit : « Docteur, j'ai traversé un fil barbelé, je me suis égratigné et ma blessure s'est infectée. » Le médecin l'examine, puis déclare : « D'après ce que je vois, celle-ci ne paraît pas une blessure due à un fil barbelé ». « Mais docteur, insiste le patient, je vous jure que cette infection s'est produite comme je vous l'ai racontée, toutefois, vous pouvez me soigner comme s'il s'agissait d'une autre cause. »Le message de Buscetta à Falcone : « Vous ne croyez pas qu'il s'agit d'un crime mafieux, mais je suis sûr du contraire. Faites vos enquêtes comme si cela était un délit de la mafia. » En d'autres termes, Buscetta fait comprendre au juge qu'il a tort de penser ainsi. La métaphore du médecin et du patient infecté illustre bien comment le mafioso fait passer un message au contenu direct et clair. Cet homicide était un délit de la mafia et il se devait être investigué comme tel, selon Buscetta.

Cosa Nostra doit sa pérennité à deux règles fondamentales, à savoir l'omertà (loi du silence) et l'obligation pour un homme d'honneur de dire la vérité, lorsqu'il s'adresse à un autre homme d'honneur. L'observance de ces deux règles, fortement enracinées à l'intérieur de Cosa Nostra, se reflète inévitablement dans le discours linguistique du mafieux. Le silence est sans aucun doute une valeur vitale pour la survie de l'organisation, tout comme l'est l'obligation de dire la vérité. Si un homme d'honneur enfreint cette règle en présence d'autre membre, cela est un signe manifeste que l'un ou l'autre est à la veille d'être supprimé. Cosa Nostra a de ces règles d'une logique implacable.

C'est la raison pour laquelle, comme l'explique le juge Falcone, un fils, dont le père, un homme d'honneur, qui a été tué par Cosa Nostra, ne peut être admis dans l'organisation. Car le cas échéant, celui-ci serait en droit de connaître les raisons qui ont mené à la mort de son père. Une telle situation mettrait bien entendu l'organisation dans l'embarras. C'est pourquoi on refusera l'admission du fils pour éviter que les membres de cette famille soient placés dans la situation où ils auraient à transgresser la règle en lui mentant.

Dans la mafia, un mot n'a pas nécessairement la même portée ou signification, lorsqu'utilisé à l'extérieur de l'organisation.

Les membres de Cosa Nostra ont recours depuis toujours à un jargon mafieux dans leurs communications internes. C'est pour eux une autre façon de rendre opaque et incompréhensible à ceux qui ne font pas partie de l'organisation, un discours que seuls les initiés peuvent comprendre et décoder. Le jargon se base en fait sur la déformation et sur l'altération phonétique de la langue ou du dialecte parlé. Ces choix linguistiques sont dictés pour des raisons de discrétion et de sécurité.

Dans la mafia, un mot n'a pas nécessairement la même portée ou signification, lorsqu'utilisé à l'extérieur de l'organisation. Par exemple, quand un homme d'honneur emploie le mot « Signore », qui veut dire « Monsieur » en français, ou « Mister », en américain, ou « Sir », pour les Britanniques, en s'adressant à autre mafioso, cela est considéré davantage une insulte qu'une marque de respect, en raison de son âge ou de son rang dans la hiérarchie de l'organisation. En général, les termes « zio » (oncle) et « don » sont des mots qui expriment le respect voué à un mafioso de haut rang. Par exemple, lors du célèbre maxi-procès de Cosa Nostra tenu à Palerme en 1986, une confrontation verbale eut lieu entre le témoin repenti, Salvatore Contorno, et l'un des accusés, Michele Greco, surnommé « Il Papa » (le Pape), en raison de son rang de chef suprême. Contorno, en s'adressant au président du tribunal, utilisa l'expression « Il Signore Michele Greco », pour bien marquer son mépris envers ce dernier, et le rabaisser devant la centaine de ses pairs coaccusés entassés derrière les grillages de la grande salle du palais de justice, spécialement aménagée à cet effet.

Les mafiosi ont recours systématiquement aux expressions allégoriques ou métaphoriques pour communiquer quelque chose ou pour se référer à quelque chose qu'ils ne peuvent pas dire ou qu'ils ne veulent pas dire explicitement. L'emploi abondant de métaphores dans le langage mafieux vient de la nécessité d'éviter certains mots et, même, de l'impossibilité de les prononcer. Par exemple, un mafieux, quand il fait allusion à la commission d'un meurtre, va parler, pour contourner l'idée exprimée, de « astuare/éteindre », « mettere la cravatta/mettre la cravate », ou « fare qualcuno/faire quelqu'un ».

L'ordre de tuer quelqu'un n'est jamais exprimé de façon explicite. Le commanditaire va plutôt utiliser un langage métaphorique ou allusif. Francesco Onorato, devenu un collaborateur de justice, raconte un jour que son patron, Salvatore Riina, lui ordonne de tuer le préfet de police de Palerme, Arnoldo La Barbera, ainsi qu'un autre collaborateur de justice, Salvatore Cancemi. Pour ce faire, Riina ne prononce pas le nom des personnes qu'il souhaite faire éliminer. Il a plutôt recours à un langage bâti sur mesure et compréhensible, que seul Onorato, un membre de Cosa Nostra, sera en mesure de décoder. Ainsi, Riina parle de « lait », en allusion à « Barbera », qui réfère de fait à une marque de lait bien connue en Italie. En ce qui a trait au projet d'élimination de Cancemi, Riina dit : « Pensez à l'opticien », en référence à un autre individu qui porte le même nom et qui vend des lunettes.

Giuseppe Guttadauro résume bien la puissance et la portée du discours mafieux: «On peut exprimer jusqu'aux choses les plus dures sans agressivité.»

Antonio Calderone, un ex-chef de la mafia de Catania, dans l'est de la Sicile, devenu par la suite un collaborateur de justice, fait valoir l'importance de bien choisir ses mots et comment les dire, notamment lorsqu'il s'agissait pour lui de discuter avec Luciano Liggio, puissant chef de la mafia de Corleone. « Il fallait faire attention à notre façon de parler, de raconter Calderone. Un ton de la voix incorrect, un mot mal placé et voilà, soudainement, ce drôle de silence. » Calderone se souvient, entre autres, d'une dissension autour d'une décision difficile à prendre. « J'ai remarqué un élément insolite dans l'attitude de Liggio. Il ne me tutoyait plus, comme par le passé, mais il me vouvoyait. » Ce passage soudain du tutoiement au vouvoiement de la part de Liggio traduisait certes son irritation de se faire contredire, mais le vouvoiement se voulait davantage un avertissement que Liggio commençait à prendre ses distances de Calderone, et qu'il valait mieux pour ce dernier de faire attention dans sa façon d'exprimer son désaccord. Car Liggio, façonné aux valeurs mafieuses conservatrices de Cosa Nostra, n'avait pas son pareil dans sa manière de tenir un discours. Selon Buscetta, il savait capter les nuances, alterner les silences, jouer avec l'intonation de la voix, calibrer et moduler les approches linguistiques, afin de maintenir les distances ou de transmettre des messages.

Les mafiosi ont appris depuis longtemps à manier les « dits » et les « non-dits » avec art et subtilité. Giuseppe Guttadauro, chirurgien, et membre d'une famille de la mafia du quartier Brancaccio, à Palerme, résume bien la puissance et la portée du discours mafieux : « On peut exprimer jusqu'aux choses les plus dures sans agressivité. »

Ces réflexions sur le langage et la communication dans la mafia ont été inspirées par la lecture du livre Mafia, Langage, Identité, de Salvatore Di Piazza, paru aux éditions de L'Harmattan, Paris, 2012.

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