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07/02/2014 09:12 EST | Actualisé 09/04/2014 05:12 EDT

Des moments de grâce

Prendre le temps de sa fatigue avant celui de dormir. Flotter entre éveil et sommeil, et, dans un tel état, lire.

Lire la prose lente d'un Paul Morand, ou coulante d'une George Sand. S'y joindre jusqu'à les entendre monologuer sous nos yeux et leur donner la voix qu'on imagine. Passer ainsi, derrière les mots, au soleil plombé d'un désert maghrébin, ou à Venise où Musset est venu avec son amante, et ne plus savoir si on lit ou si on rêve.

Pendant mes grandes journées laborieuses combien de fois est-ce que j'appelle de tels moments de grâce ? N'avoir pour toute occupation qu'un livre à la main et pour seul geste, tourner les pages ?

Et le reste et le monde peuvent bien s'agiter sans moi, je suis absent.

Même anodins, de tels moments ont changé le cours de ma vie. Car, autrement, je n'aurais pas appris du discours des grands écrivains quel est le sens de la vie, la complexité des sentiments, combien le caractère des hommes est composé de contradiction, que le meilleur contient le pire, et que le présent n'existe pas.

Il est de ces lectures qui nous emportent, qui nous déportent, qu'on oublie dans le sommeil et d'autres qui nous provoquent, responsables de nos nuits blanches. Il en est même qui nous hérissent, qui nous choquent et qui nous insultent. En fait il n'en est pas d'innocentes : toutes nous apportent quelque chose et alimentent notre esprit critique, c'est-à-dire notre conscience d'être en vie.

Au-delà de ces considérations pointilleuses, lire est un loisir généreux, car ses perspectives sont infinies. C'est de toute saison et de toutes les humeurs, heureuses ou tristes, et de mille et une manières abordable.

En fait, j'ai beau chercher, mon imagination pourtant fertile n'a jamais trouvé pourquoi on devrait éviter une si belle occasion de se faire plaisir.