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13/06/2015 08:37 EDT | Actualisé 13/06/2016 05:12 EDT

Un silence dans un océan de silences

Dans le combat multi-centenaire que nous menons pour assurer la pérennité de la francophonie nord-américaine, quand un avant-poste vacille et tombe -- même s'il est tout petit, et éloigné -- tous et toutes sont concernés. Même au Québec. Surtout au Québec.

La nouvelle n'a pas fait de bruit. Un silence de plus dans un océan de silences. Ni Le Droit, ni Le Devoir, ni le Journal de Montréal, ni La Presse n'en ont fait une manchette. Ni les grands bulletins nationaux de Radio-Canada, ni ceux de TVA. Heureusement, pour la postérité, il y avait toujours le petit journal Le rempart, de Windsor (Ontario). C'est là que je l'ai appris...

De quoi s'agit-il au juste? De la fermeture, annoncée la semaine dernière, du centre communautaire francophone La Girouette, à Chatham-Kent, dans le sud-ouest ontarien. Et pourquoi cela pourrait-il nous intéresser, direz-vous? Je répondrai ceci. Dans le combat multi-centenaire que nous menons pour assurer la pérennité de la francophonie nord-américaine, quand un avant-poste vacille et tombe -- même s'il est tout petit, et éloigné -- tous et toutes sont concernés. Même au Québec. Surtout au Québec.

Je ne suis jamais allé à Chatham-Kent, une agglomération de plus de 100 000 habitants qui englobe un ancien village francophone, Pain Court, situé entre les villes de London et Windsor. Ce que je sais, cependant, c'est que ce coin de l'Ontario, y compris la région de Détroit, aux États-Unis, a été colonisé dès l'époque du régime français, vers 1700. La présence francophone remonte donc à plus de 300 ans!

Selon le site web de la localité, plus de 20% des citoyens sont d'ascendance française, mais à peine 3000 d'entre eux déclarent toujours le français comme langue maternelle selon le recensement fédéral de 2011. Et seulement 640 de ces francophones parlent le plus souvent le français à la maison. Pourtant, en dépit de taux d'assimilation dramatiques, ce qui restait de la communauté francophone avait continué d'affirmer sa présence.

Il y avait notamment ce centre communautaire, La Girouette, situé au centre-ville de Chatham-Kent. Cet organisme a pour mission officielle «de promouvoir la langue, la culture et l'héritage francophone dans la région (...) par le biais d'activités sociales, culturelles, éducatives et sportives». La survie de La Girouette était déjà menacée en 2013, mais un partenariat avec le conseil scolaire Providence, s'ajoutant aux autres soutiens, avait sauvé la mise.

Cette fois, en juin 2015, il ne s'agit plus de sous, mais d'un essoufflement général. «Les administrateurs et bénévoles de La Girouette sont épuisés et ne voient pas de changement à l'horizon», précise l'article du Rempart. En dépit d'une programmation de qualité, le président de la Girouette, Guy Deslauriers, constate un manque d'engagement des membres de la communauté. «Sans relève et sans une participation conséquente de la communauté, nous allons être confrontés, année après année, à la même situation», dit-il.

D'où la décision de cesser les activités et de fermer le centre communautaire.

Je vous laisse intégralement la fin du texte afin de susciter la réflexion, pour ce jour où ce qui se produit à Chatham-Kent finira par arriver plus près de chez nous: «L'équipe (de La Girouette a cependant mis sur pied une programmation automnale intéressante et a même prévu des montants pour un dernier spectacle. D'ici là, la Saint-Jean sera célébrée à La Girouette, le 24 juin, comme le veut la tradition, avec le sentiment d'avoir tout fait pour changer la situation et avoir consacré le temps et les efforts nécessaires avant d'arriver à la décision de fermer.»

Le combat tenace de ces francophones isolés de Chatham-Kent ne doit pas s'effacer de nos mémoires sans qu'on lui rende l'hommage dû aux vaillants. Comment ne pas s'empourprer, au moment où ils doivent baisser les armes, devant ces francophones majoritaires de l'Est ontarien qui veulent mettre leurs enfants de quatre ans à l'apprentissage de l'anglais, et devant cet engouement suicidaire de la majorité des Québécois pour les programmes d'anglais intensif au primaire?

Enfin, permettez-moi de ressortir une fois de plus cette citation d'Omer Latour, parlant de l'assimilation de ses compatriotes de Cornwall, qui pourrait tout aussi bien s'appliquer aux braves de Chatham-Kent: «Vous me demandez pourquoi ils sont morts? Je vous demande comment ils ont fait pour résister si longtemps».

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