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25/09/2018 13:28 EDT | Actualisé 09/05/2019 16:31 EDT

L’expression artistique à l’ère post-raciale

La volonté de faire disparaître les races de l’imaginaire social, malgré l’intense réalité de leur expérience au niveau social, est la forme que prend le racisme aujourd’hui.

Getty Images/iStockphoto
Le «post-racialisme» est la volonté de faire «disparaitre» les races de l’arène sociale. La rhétorique de «colorblindness», du «non-racialisme», du «post-racial», donc la volonté de faire disparaître les races de l’imaginaire social, malgré l’intense réalité de leur expérience au niveau social, est la forme que prend le racisme aujourd’hui.

Dernièrement, la finale de l'US open a bien fait jaser sur la twittosphère et sur Facebook. Le tabloïde australien Herald Sun en a profité pour publier une caricature signée de l'artiste Mark Knight dans laquelle Williams, en pleine colère, était dépeinte de façon grossière, reprenant dans les détails des stéréotypes racistes et sexistes (voir photo ci-bas) et Naomi Osaka, d'origines japonaise et haïtienne, en jeune blanche blonde.

AFP/Getty Images

Alors que la saga SLĀV/Kanata est toujours d'actualité avec la reprise de la seconde production à Paris, les parallèles avec la représentation caricaturale de la finale de l'US Open sont frappantes.

Comme la twittosphère s'est déjà chargé de discuter de long en large de la représentation exaspérante de Serena Williams, qui reprend des stéréotypes racistes et sexistes, allant de l'animalisation à la colère affublée aux afro-américains, en passant par l'apparence physique grossière à en faire pâlir les fervents du racisme phénotypique, j'aimerais m'intéresser ici à la représentation de Naomi Osaka (voir ci-bas).

Comment un artiste en arrive-t-il à représenter une athlète ostensiblement non-blanche de par sa parenté japano-haïtienne, en jeune femme blanche et blonde!?

Le parallèle avec la saga SLĀV/Kanata s'impose. Comment un artiste, un illustre dramaturge québécois j'en conviens, en arrive-t-il à la certitude qu'il est correct de représenter des esclaves par des personnes blanches entonnant des airs rappelant les souffrances issus de la traite Atlantique? Comment ce même dramaturge en arrive-t-il à se dire qu'il va de soit qu'une troupe diverse, cosmopolite, mais surtout européenne, peut «jouer l'indien» sur scène?

Sortir la personne de son identité

Il y a quelque chose de particulièrement choquant à représenter, et ce, même et surtout en contexte artistique, une personne hors de toute son identité: une japano-africaine en blanche, rappelant les souffrances historiques des politiques de «métissage» et de «blanchiment» démographique, qui ont eu court historiquement dans les caraïbes et socialement en Asie encore aujourd'hui.

Dans la même veine, il y a quelque chose de choquant, pour reprendre les mots d'Yves Sioui Durant et Catherine Joncas d'Ondinnok, à l'idée de Blancs se «glissant dans la peau» de gens qu'ils veulent représenter.

Est-ce que l'art s'inscrit dans une conjoncture sociale, et subit, par le fait même, les biais sociaux de l'artiste? Absolument.

La référence très crue rappelle des siècles de violences sociales (qui ont tristement encore court vu les centaines de femmes autochtones «disparues» et assassinées), que l'on représente ici d'une certaine façon. Est-ce que l'art est politique? Par nécessairement. Est-ce que l'art s'inscrit dans une conjoncture sociale, et subit, par le fait même, les biais sociaux de l'artiste? Absolument.

En effet, comme on me l'a fait remarqué dans plusieurs conversations tenues ces dernières semaines, la représentation artistique a plusieurs niveaux, et il ne faut pas toujours la prendre au premier. J'en conviens; il y a plus à la caricature que ce que j'en dis, et il y a plus à SLĀV et Kanata qu'une dichotomie Blanc/non-Blanc. Bien plus. Toutefois, dans toute la bonne volonté de Lepage, et probablement la mauvaise foi de Mark Knight, ce qu'on oublie, c'est la société dans laquelle ils s'inscrivent, incluant ses repaires historiques.

Ce qu'on oubli aussi, c'est le respect des héritages de l'histoire et, volontairement ou non, le respect même de l'identité du sujet, de la personne que l'on représente: l'athlète afro-américaine ou américaine/japano-haïtienne, les esclaves et leurs descendants, les Autochtones. Ces gens viennent avec une identité propre et s'inscrivant dans l'histoire, et une «race», qu'on le veuille ou non, phénomène non pas génétique, mais social, qui perdure depuis des siècles et dont on ne peut faire abstraction.

Ces épisodes de représentation artistique, et les souffrances historiques qui refont surface dans leur sillage sont la preuve que nous ne sommes pas «post-racial».

Toutefois, c'est ce concept, la «race», qui heurte la sensibilité, surtout des Blancs, qui eux ne sont jamais racialisés. Pourquoi? C'est simple, ils sont «Blanc», l'étalon à partir de lequel toutes les autres identités sont définies.

En effet, dès qu'on réfère à une identité raciale, le Blanc se dit «pas raciste», qu'il/elle «ne voit pas la race», que «la race c'est dans le passé», qu'au final c'est «leur» faute, «c'est eux qui sont racialistes». Comme si nous avions dépassé le stade d'une vision raciale du monde. Nos sociétés, en Occident, sont devenues «post-raciales». Mais ces épisodes de représentation artistique, et les souffrances historiques qui refont surface dans leur sillage sont la preuve que nous ne sommes pas «post-racial».

Qu'est-ce que le post-racialisme?

En fait, le «post-racialisme» est la volonté de faire «disparaitre» les races de l'arène sociale. Donc, dès qu'une personne fait référence à une offense associée à son identité noire ou autochtone par exemple, on lui dit que tout ça, c'est du passé, qu'aujourd'hui, on ne voit plus sa couleur, et que si elle est racialisée, au final, c'est de sa faute pour ne pas laisser tomber sa couleur de peau car, de toute évidence, le reste de la société (blanche) «ne la voit pas».

Un peu comme la blanche Osaka «laisse gagner» l'hystérique noire en colère Williams. Un peu comme l'esclavage et les chants qui en sont issus sont patrimoine de l'humanité, et peuvent ainsi être représentés par des Blancs. Un peu comme l'héritage de la colonisation, les relations entre Blancs et Autochtones (peu importe la bonne volonté derrière), peut être représentée en métropole coloniale par des gens qui, historiquement, n'ont eu que peu ou rien n'a y voir, ou ont été du côté des colonisateurs.

Les identités raciales ne comptes plus. Mais comment expliquer les ghettos racisés? Comment expliquer la donnée historiquement confirmée, que les Autochtones sont surreprésentés dans le milieu carcéral et que 400 ans plus tard, ils n'ont plus aucun droit ou presque sur leur terre ancestrale? Que Mohamed ou Mamadou auront plus de difficulté à trouver un emploi que Martin, pour reprendre Rima Elkouri dans l'une de ses chroniques?

La rhétorique de «colorblindness», du «non-racialisme», du «post-racial», donc la volonté de faire disparaître les races de l'imaginaire social, malgré l'intense réalité de leur expérience au niveau social, est la forme que prend le racisme aujourd'hui.

Le danger de cette logique prend tout son sens lorsqu'on constate qu'elle ne nécessite plus la volonté d'être raciste et de vouloir reproduire les stéréotypes raciaux.

Le danger de cette logique prend tout son sens lorsqu'on constate qu'elle ne nécessite plus la volonté d'être raciste et de vouloir reproduire les stéréotypes raciaux. En fait, c'est celui qui démontre un comportement ouvertement raciste qui devient une anomalie, un élément défectueux, alors que le groupe en soit, lui, n'est pas à blâmer.

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