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07/04/2015 10:07 EDT | Actualisé 07/06/2015 05:12 EDT

Le patient inconnu

Je suis un patient de Pinel, je participerai à la course le 26 avril prochain. J'aimerais vous raconter mon histoire.

Je suis un patient de Pinel, je participerai à la course le 26 avril prochain. J'aimerais vous raconter mon histoire. J'ai aujourd'hui 32 ans ; à 28 ans j'ai agressé sérieusement mon père. Je sais maintenant que je souffrais d'une psychose sévère, j'étais atteint d'un délire de persécution et d'hallucinations auditives. En fait, j'étais convaincu que mon père me voulait du mal, qu'il me faisait subir de graves sévices physiques et psychologiques depuis l'enfance.

Je croyais aussi qu'il était au cœur d'un complot avec un groupe du crime organisé et qu'il cherchait à se débarrasser de moi. Les jours précédant mon délit, des voix dans ma tête m'ordonnaient de le frapper, sinon de le tuer. Je tentais de chasser ces voix, mais elles revenaient toujours. Plus le temps passait et plus je repérais dans mon entourage des indices me confirmant que ma vie était en danger. J'ai frappé mon père croyant devoir sauver ma vie.

Je n'avais jamais consulté en psychiatrie avant, pas plus que je n'avais eu de démêlés avec la justice. J'ai deux sœurs et je viens d'une bonne famille. Mes parents ont toujours vécu ensemble. Je n'ai pas souffert de traumatisme majeur dans mon enfance sinon le décès de ma grand-mère de qui j'étais très proche. Enfant, j'étais enjoué, actif et généralement obéissant. J'étais bon à l'école, je voulais devenir avocat ou journaliste. À partir de la deuxième année de CEGEP, j'étais moins engagé, j'avais de moins en moins d'intérêt. Durant la même période, j'ai connu une rupture amoureuse. Ma copine m'a quitté, elle trouvait que j'avais changé. Elle avait raison. Je n'avais plus envie de sortir, j'avais cessé de faire du sport, j'étais méfiant et parfois, carrément, étrange. Je consommais déjà du cannabis occasionnellement, mais à partir de cette période, je me suis mis à en prendre presque tous les jours. J'avais l'impression que ça me faisait du bien alors que cela aggravait mes symptômes.

J'ai abandonné l'école à 21 ans. J'ai trouvé un emploi que j'ai aussitôt perdu. Je m'étais chicané avec un collègue de qui je me méfiais. Aujourd'hui je comprends que c'était un des symptômes de ma maladie. À partir de là, je me suis de plus en plus isolé. Je n'arrivais plus à fonctionner. Finalement, je suis retourné vivre chez mes parents. La cohabitation était très difficile. Ma famille trouvait mes comportements étranges et inquiétants. À plusieurs reprises ils m'ont suggéré d'aller chercher de l'aide. Je devenais alors plus menaçant, voire violent. Ils auraient pu porter plainte, mais ils ne voulaient pas briser le lien de confiance qui était déjà très fragile. Ils craignaient aussi qu'une dénonciation de leur part amplifie mes convictions délirantes à leur égard. C'est dans ce contexte et suite à une altercation que j'ai agressé mon père.

J'ai été jugé non criminellement responsable pour cause de troubles mentaux. Depuis plus de deux ans je suis en traitement à Pinel. Les premiers efforts de l'équipe ont été de stabiliser mon état mental, c'est-à-dire de m'aider à me libérer de mes voix et du sentiment de persécution qui m'habitait. J'ai rapidement dû faire face à la dure réalité d'avoir agressé sévèrement mon père, d'être porteur d'une maladie mentale grave (je suis schizophrène) et d'être privé de liberté.

Aujourd'hui je vais mieux, mes symptômes sont contrôlés par les médicaments. Je vois régulièrement un psychiatre et un psychologue. Je participe aussi à différentes activités thérapeutiques. Plusieurs rencontres ont eu lieu avec ma famille. Nous avons parlé des impacts de mon geste, de mon traitement et de ma maladie. Évidemment la situation est difficile. Mes parents gardent un lien avec moi, mais les rencontres doivent avoir lieu dans des contextes où ils se sentent en sécurité c'est-à-dire à Pinel ou dans un lieu public. Une de mes sœurs a complètement coupé le contact avec moi tandis que l'autre me parle de temps en temps, mais seulement au téléphone. Je comprends que mes proches puissent avoir des craintes et je respecte leurs limites. Je veux qu'ils soient à l'aise avec moi et j'apprécie qu'ils me parlent encore malgré ce que j'ai fait. Même si je comprends que j'étais très malade au moment du délit, je vis beaucoup de culpabilité. Mon père a encore des séquelles importantes. Je sais que les relations avec ma famille ne seront plus jamais les mêmes.

Depuis un an, le Tribunal administratif du Québec, l'instance responsable des personnes qui, comme moi, ont été jugées non criminellement responsables pour cause de troubles mentaux, me permet de sortir occasionnellement. Au début je devais être accompagné par un membre du personnel. Ces sorties m'ont permis de tester ma capacité à gérer mon stress et à valider certaines appréhensions. Depuis quelques mois, je sors seul. Je me rends à un centre d'activités pour personnes présentant des troubles de santé mentale. Je fais aussi des activités culturelles que j'organise moi-même. J'ai peu d'amis, pas facile de porter « l'étiquette Pinel ». Mes meilleurs amis sont deux patients de Pinel qui ont une histoire similaire à la mienne. On se soutient mutuellement. Évidemment je n'ai plus jamais touché à la drogue.

Je suis réaliste quant à mon avenir. Même si j'aimerais retrouver un fonctionnement normal, avoir une vie comme tout le monde, je sais que jamais je ne pourrai avoir un emploi à temps plein car cela risque de me fragiliser. J'aimerais, par contre, participer à un programme de travail ou travailler à mi-temps. Pour l'instant, je suis en attente d'un placement dans une résidence en psychiatrie. Je continuerai à être suivi par l'équipe à la clinique externe et je devrai prendre des médicaments toute ma vie.

Chaque jour je cours. Tout comme vous, courir me fait du bien. Je serai avec vous sur la ligne de départ le 26 avril prochain. En fait, nous serons quelques patients de Pinel à prendre le départ. Je suis le patient inconnu, je représente tous les hommes, les femmes et les adolescents qui ont séjourné, séjournent ou séjourneront un jour à l'Institut. Des personnes qui souffrent et se battent pour retrouver leur place dans la société. J'hésite à montrer mon visage parce que le poids des préjugés est trop lourd. Je voulais juste vous dire que pour moi, pour le patient inconnu, chaque enjambée symbolise le long parcours qui mène au rétablissement. Une route extrêmement difficile, mais remplie d'espoir.

Le 26 avril prochain le patient inconnu sera sur la ligne de départ pour ramasser des fonds au profit de la Fondation Pinel. Ceci constitue l’activité de financement la plus importante de la Fondation. Vous pouvez soutenir le patient inconnu en faisant un don direct sur son profil de la course. L’argent sera utilisé pour soutenir les soins, la recherche, l’enseignement et la prévention de la violence. Pour donner, cliquez ici. Merci de votre générosité

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