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27/06/2013 12:05 EDT | Actualisé 26/08/2013 05:12 EDT

Vers un État policier?

Corruption des gros, répression des petits

Montréal semble prisonnière d'une équation qui est le propre des républiques de Banane. Les élites corrompues font appel aux forces de l'ordre pour contenir une vindicte populaire qui fait monter la pression sur la place publique. Le «Printemps érable» et les revendications des «carrés rouges» se sont estompés, alors qu'une morne saison s'est installée à demeure. Les simples citoyens se sentent en effet surveillés par une force constabulaire qui, outre ses efforts de répression des attroupements intempestifs, est contrainte de distribuer son lot de contraventions en vertu d'obscurs quotas établis par une administration qui n'arrive plus à équilibrer son budget.

Multiplication des contraventions

Le quotidien Le Devoir révélait, il n'y a pas si longtemps, que plus de 600 000 contraventions sont émises chaque année sur le territoire de Montréal... Et le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) a mandaté la firme Raymond Chabot Grant Thornton afin de mettre sur pied un programme destiné à améliorer la performance des forces de l'ordre au chapitre de l'émission des contraventions, toujours dans le but avoué de faire augmenter les revenus de cette activité.

Jusqu'à la Fraternité des policiers de Montréal qui s'inquiète du phénomène dans un contexte où la force constabulaire a pour première mission la protection des citoyens et du domaine public et non pas... la mise en place de mécanismes destinés à prélever de nouvelles ponctions sur le dos du contribuable.

Montréal, ne parvenant plus à juguler ses déficits d'opération, coupe dans les transferts de dotation vers plusieurs arrondissements, augmente la taxe foncière et réduit l'accès à plusieurs de ses services de proximité. Comme si cela n'était pas assez, il faut donc siphonner encore plus les simples quidams en mettant en place tout un dispositif pénal qui élargie la notion de contrevenant afin d'y faire entrer graduellement le plus grand nombre possible de citoyens. Tout le reste est à l'avenant.

Nouveaux règlements anti-manifestation

Il semblerait que la grève étudiante ait fait des petits puisque les manifestations de mécontentement n'ont cessé d'essaimer dans un contexte où Montréal est en passe de devenir la métropole de la contestation. La crise économique perdurant, de nouveaux conflits sont à prévoir et, outre la grève de la construction, plusieurs pans de la société civile pourraient se remettre à jouer de la casserole durant la saison estivale.

C'est dans ce contexte de mécontentement généralisé que plusieurs règlements ont été adoptés afin de contenir la vindicte populaire. Ainsi, le fameux règlement P-6 a-t-il été «bonifié» de trois nouveaux articles en mai 2012. Les nouvelles dispositions font en sorte que les manifestants soient obligés de fournir leur itinéraire, elles leur interdisent de se masquer et, il fallait s'y attendre, l'amende minimale est passée de 100 $ à... 500 $!

On peut, d'ores et déjà, imaginer le pactole anticipé pour la suite des choses, alors que les forces policières ont procédé à 447 arrestations pour la seule fête des travailleurs, le 1er mai dernier. Les coups de filet, c'est le cas de le dire, ressemblent de plus en plus à une pêche commerciale à grand déploiement ... puisque des souricières sont utilisées afin d'attraper tout ce qui bouge dans un périmètre donné!

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Manifestation du 1er mai à Montréal


Des arrestations massives

Il n'y a pas à dire, le «Printemps érable» aura sans doute généré un butin sans précédent avec son lot de près de 5 000 arrestations. Tout cela sans compter les manifestants qui auront la mauvaise idée de récidiver par la suite... le profilage et le fichage des récalcitrants faisant en sorte de leur interdire le droit de manifester à l'avenir. Dans les faits, il semblerait que la tenue du G-20 à Toronto, en 2010, ait sonné le glas des libertés civiles au pays, alors que plus de 1 000 manifestants ont été poussés dans le panier à salade.

Le gigantesque coup de filet torontois, une première dans l'histoire du Canada, avait généré son lot d'abus de toutes sortes lors des arrestations et de la détention des contrevenants. L'association canadienne des libertés civiles (ACLC) a rédigé un rapport d'observation afin de préparer le terrain pour que des poursuites au civil soient entreprises. Amnistie internationale s'est même jointe au concert de protestations pour réclamer une enquête indépendante.

De nombreuses bavures

Au vu de l'ampleur des opérations policières mises en orbite, il n'est pas surprenant que les bavures deviennent monnaie courante. Ainsi, un nombre croissant de passants se fait bousculer, voire même interpeller lors des manifestations, mais tout autant en déambulant passé certaines heures. Et, gare aux journalistes et autres photographes qui oseraient suivre les événements de trop près! Des employés du quotidien La Presse ont été violemment pris à partie par les forces de l'ordre lors d'une manifestation qui brassait plus qu'à l'accoutumée.

Mais, il n'y a pas que les manifestations qui font accourir les forces de l'ordre. Les festivals et autres attroupements de citoyens peuvent, aussi, donner lieu à des débordements de la part des autorités concernées.

L'arrestation très musclée d'un simple commerçant qui refusait de baisser le volume de son système de son a suscité un tollé incroyable sur Internet il y a une dizaine de jours. Un petit vidéo, retransmis sur YouTube, nous a permis d'apprécier l'intervention des cinq policiers qui se sont littéralement rués sur le «contrevenant» devant une foule de badauds médusés. Et, tout cela se déroulait pendant un événement culturel organisé sur le boulevard Saint-Laurent. L'infortuné commerçant s'est mérité, en sus des luxations qu'il a du subir, une amende de 1250 $... la totale quoi!

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Manifestation contre la brutalité policière


Dans la loupe de l'ONU

Les sociologues, et autres politologues attentifs au dossier des libertés civiles, ont observé à plusieurs reprises ce phénomène des vases communicants qui fait que la corruption d'un système politique donné occasionne, par voie de capillarité, une augmentation de la répression des masses. La répression du mouvement «Occupons Wall Street» et celle du G-20 à Toronto ont démontré que les régimes parlementaires d'Amérique du Nord sont peut-être aussi faisandés que d'autres qui sont montrés du doigt à l'ONU.

Justement, en parlant de recours, Grégor Puppinck, directeur de l'European Centre for law and Justice (ECLJ) a saisi le Conseil des droits de l'homme de l'ONU pour qu'un examen approfondi soit mené suite à la répression policière qui a frappé une importante manifestation contre le mariage gai qui se déroulait à Paris, en mai dernier. Elle aura été le prétexte à l'arrestation de 350 personnes ayant été détenues en garde à vue pour des périodes allant jusqu'à trois jours. L'immense majorité des manifestants français ont été interpellés lors de contrôles «au faciès», tout simplement parce qu'ils portaient un polo à l'effigie de la manifestation. M. Puppinck a présenté ces faits au Conseil des droits de l'homme afin qu'il se saisisse de violations qui, d'après lui, seraient «particulièrement grave pour un pays qui se targue d'être un exemple en matière de respect des droits de l'homme».

Il est normal que les forces de l'ordre veillent à éviter les débordements et fassent en sorte que la voie publique ne finisse pas par devenir une arène de combat. Loin de moi l'idée de faire un procès aux principaux intéressés, mais ce billet tentait plutôt de montrer du doigt une dérive qui me semble préoccupante. Le gouvernement du Québec devrait songer, impérativement, à prendre des actions afin de mettre un terme à cet emballement du système judiciaire et policier. Avant qu'un rapporteur de l'ONU ne s'en mêle!

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