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13/06/2018 09:00 EDT | Actualisé 13/06/2018 10:21 EDT

La paix pour la Corée, peut-être

La tentation est forte d'ironiser face au résultat plutôt en demi-teinte du Sommet Kim-Trump.

ANTHONY WALLACE via Getty Images

La poussière retombe sur le sommet Trump-Kim. La paix a gagné du temps.

La tentation est forte d'ironiser face au résultat plutôt en demi-teinte du Sommet Kim-Trump. Après tout, le président américain n'a pas obtenu plus de concessions du régime nord-coréen en quatre heures que tous ses prédécesseurs en trente ans! Car, il faut le rappeler, ce n'est pas la première fois que Pyongyang s'engage à dénucléariser la péninsule, le premier accord datant de 1992 et les leaders coréens ont réitéré cette intention en avril dernier.

Malgré tout, sur la forme du moins, il faut se féliciter que la rencontre ait eu lieu. Bon point pour M. Trump.

Quant au contenu, malgré de nombreuses réunions préparatoires en amont, la déclaration signée par les deux leaders, vague et sans engagements vraiment contraignants, témoigne de la difficulté de faire des accords diplomatiques. Ces derniers s'avèrent beaucoup plus complexes que les business dealauxquels le président ci-devant promoteur immobilier était habitué.

Encore heureux qu'un désastre ait été évité de la part d'un président qui disait ne pas avoir besoin de préparation pour cette rencontre et pouvoir jauger son interlocuteur dans la première minute. Ce qui, compte tenu des enjeux en présence, était d'une légèreté qui frôle l'irresponsabilité.

Il ne fait aucun doute que, politiquement, Kim Jong-un est le grand gagnant d'un pari qui aura sorti son pays du ban des nations.

Il ne fait aucun doute que, politiquement, Kim Jong-un est le grand gagnant d'un pari qui aura sorti son pays du ban des nations. Après le sommet de mardi, Kim est fréquentable et il sera virtuellement impossible de revenir en arrière.

Et même si le dialogue américano-coréen ne donnait pas les fruits espérés, je suis persuadé que les deux Corées vont poursuivre leur rapprochement et leur recherche d'un accord de paix permanent, répondant aux préoccupations des deux parties.

Les États-Unis auront alors le choix d'entériner cet accord. Mais, comme un revirement est toujours possible avec ce président, Washington risque de s'isoler de plus en plus et de se retrouver, d'ici quelques années, comme dans le cas de Cuba, pratiquement seul à maintenir la ligne dure envers Pyongyang.

Tous les Coréens gagneraient en cas de paix durable

Toute la Corée, au nord comme au sud, sort gagnante pour l'instant. Le président sud-coréen, Moon Jae-in, avait été élu en adoptant une approche conciliante avec son voisin du nord qui jouait son va-tout dans une quête d'armes atomiques et de missiles. Pour Kim, l'enjeu est la survie du régime dont il a hérité. Son approche visait à obtenir la reconnaissance et l'aide des États-Unis, la levée des sanctions internationales et américaines, en brandissant une menace intolérable. Mais, ultimement, le but visé, la pérennité de son régime, ne pouvait passer par la guerre.

Le désir de paix des Coréens, des deux côtés du 38e parallèle, malgré la rhétorique belliqueuse venant du nord, est réel même s'il passe par des chemins tortueux. Ce désir profond tient d'une histoire qui a vu le territoire coréen être envahi à douze reprises depuis plus de 2000 ans. Le dernier conflit, dont les plus vieux en Corée se souviennent encore, a fait plus de cinq millions de victimes. Vouloir la paix, dans ces circonstances, est naturel, presque instinctif.

Vouloir la paix, dans ces circonstances, est naturel, presque instinctif.

La Corée du Nord, au moment de la guerre de 1950-1953, était plus industrialisée que le sud; aujourd'hui, son économie est anémique et son PIB, moins de 2000$ per capita, l'un des plus bas au monde. Le Sud, lui, est devenu la 12e puissance économique de la planète. Kim sait que son pays a besoin de la paix pour effectuer un rattrapage.

Le monde aussi gagne si on évite la prolifération des armes atomiques

Lorsque le président Jimmy Carter songea, il y a 40 ans, à retirer les troupes américaines de Corée du Sud, Séoul affirma alors qu'elle se doterait de l'arme atomique pour se protéger d'une invasion. Il en allait de la survie du régime. C'est la même stratégie que celle poursuivie par Pyongyang aujourd'hui. Heureusement, Washington changea d'avis (même si le nombre de militaires américains fut réduit) et la Corée du Sud abandonna l'idée d'une arme nucléaire dissuasive.

On ne pourra désamorcer en quelques mois un conflit qui se construit depuis près de 70 ans!

Si le rapprochement intercoréen se poursuit, et il y a lieu de croire que ce sera le cas, on peut aussi croire que Pyongyang, en échange de garanties de sécurité et d'aide économique, dont le premier pas serait la levée progressive des sanctions, abandonnera éventuellement son programme nucléaire. Bien sûr, il faudra du temps. On ne pourra désamorcer en quelques mois un conflit qui se construit depuis près de 70 ans! Surtout, il faudra que des mesures et des actions, de part et d'autre, contribuent à augmenter la confiance entre les parties impliquées.

Un processus qui ne peut être seulement bilatéral

Si la conclusion de la paix est d'abord une affaire intercoréenne, elle concerne aussi le monde et surtout les pays voisins.

L'improvisation qui a marqué la démarche américaine, jusqu'à maintenant, était aussi empreinte d'unilatéralisme. Les revirements récents et nombreux du président Trump se sont faits sans consulter les alliés japonais et sud-coréen et ces derniers ont été largement tenus à l'écart du Sommet de Singapour. Cette situation ne pourra durer, car la normalisation États-Unis-Corée du nord aura forcément un impact sur l'environnement de sécurité de l'Asie de l'Est. Outre les alliés, la Chine, qui a un traité de défense mutuelle avec la Corée du Nord, n'a aucun intérêt à se voir entraîner dans une guerre qu'elle ne souhaite pas et elle a donc des intérêts légitimes dans ce dossier.

Donc la sagesse nous enseigne à prendre les choses, une à la fois. Assurons d'abord la poursuite du dialogue tout en impliquant les alliés. Bâtissons la confiance et l'amitié entre deux pays frères qui se regardent en ennemis mortels depuis des générations. Ensuite, engageons les principales parties prenantes dans un processus qui mènera à une paix durable dans la péninsule coréenne. Enfin, j'y reviendrai dans un autre blogue, on pourra ensuite parler de réunification des deux pays.

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